Policier

Heredia, détective fatigué, et les crimes du passé

Ramón Díaz-Eterovica créé un personnage de loser lettré et sentimental, revenu des illusions politiques, mais fidèle à un idéal de justice

Genre: policier
Qui ? Ramón Díaz-Eterovic
Titre: L’Obscure Mémoire des armes
Chez qui ? Traduit de l’espagnol par Bertille Hausberg

Chez qui ? Métailié Noir, 280 p.

Comme beaucoup de figures de détectives latinos, Heredia est un petit frère du Catalan Pepe Carvalho. Tous deux ont traversé des dictatures, les longues années du franquisme pour le héros de Vazquéz Montalban, le Chili du coup d’Etat de Pinochet pour le privé fatigué de Ramón Díaz-Eterovic. Ils sont revenus des illusions de la politique mais, épris de justice, ils enragent de voir les anciens bourreaux reconvertis en démocrates, alors que les structures répressives subsistent sous des formes plus discrètes. Tous deux sont nés pour un sort meilleur et trouvent consolation dans les livres. Sauf que Heredia ne brûle pas les siens. Il les relit plutôt pour opposer au réel le romantisme d’un poète chilien ou le cynisme désespéré d’un philosophe. «Tes citations n’intéressent personne, Heredia», lui dit parfois son amie Griseta, lassée de ses dérives sentimentales. Avant de visser une plaque de détective sur la porte de son appartement minable, ce loser attachant a entamé des études de droit. L’âge commence à lui peser, il arrive à la fin de la cinquantaine. De sa fenêtre qui donne sur le rio Mapocho, son chat Simenon part se promener sur les toits poussiéreux de San­tiago, une ville dont ils connaissent tous deux les secrets. Quand aucune veuve spoliée, aucun mari trompé ne sollicite ses services, Heredia survit en jouant aux courses et en rédigeant des résumés d’ouvrages ennuyeux pour un obscur Institut de recherches.

Solitaire, le privé n’entretient de rapports sociaux qu’avec un tout petit cercle: Anselmo, le marchand de journaux qui lui sert de secrétaire, le Scribouilleur, alter ego de l’auteur, Griseta, belle sociologue, sans illusions sur le «macho cavernicole» qu’elle s’obstine à aimer. Et Simenon, bien sûr, la voix de sa conscience, son allié et son mentor, perpétuellement affamé. Heredia boit beaucoup (de la vodka surtout), fume tout autant, mange mal, s’ennuie énormément. Aussi accepte-t-il volontiers l’offre qui se présente: éclairer les circonstances de la mort de Germán Reyes, abattu dans la rue devant son lieu de travail. La demande émane de la sœur du mort, que taraude le remords. Elle et son mari avaient applaudi à la chute du gouvernement Allende en 1973, et elle avait rompu avec ce frère, arrêté et torturé après le coup d’Etat de Pinochet. Aujourd’hui, elle n’est plus si sûre d’avoir eu raison. Et elle trouve que la police a bien vite classé l’affaire.

L’enquête révèle rapidement la vie secrète de Reyes. A côté de son travail de bureaucrate, il collectionnait et archivait de manière obsessionnelle les témoignages sur les anciens tortionnaires reconvertis dans des trafics louches ou planqués au sein d’une armée qui n’a pas changé avec le rétablissement de la démocratie. Une société à double fond: derrière le «miracle économique» qui ne profite qu’à une élite restreinte, une société dont les structures ­sociales n’ont pas changé. Sous la dictature, Reyes a été détenu dans les locaux de la célèbre Villa Grimaldi, centre secret de détention, de torture et d’extermination. Comme des milliers d’autres, il ne s’en est jamais remis: «Le pire est venu après», témoigne l’un d’eux. «C’est la peur dans laquelle j’ai continué à vivre. Peur d’être capturé à nouveau. Peur de raconter que j’avais été arrêté. Peur de l’incrédulité des gens, de leurs commentaires malveillants ou de ceux qui me tournaient le dos quand je leur parlais de cette épreuve.» Reyes avait choisi de consacrer ce qui lui restait d’énergie à débrouiller la pelote de mensonges et d’omissions dont est tissée l’histoire officielle. Il l’a payé de sa vie. Ce fil, récupéré par Heredia et son rival et complice le policier Bernales, mènera dans les cercles de l’armée, vers les milices privées, en direction de juteux trafics d’armes vers la Serbie ou la Croatie.

Parfois le découragement saisit Heredia. «Tu n’en as pas marre de patauger dans toute cette merde? Assassins, trafiquants, pères qui balancent leurs filles par les fenêtres, types qui encaissent des pots-de-vin, canailles en costume-cravate, violeurs en tout genre, jeunes filles qui cambriolent des appartements, couples qui se disputent à coups de couteau. Quelque chose ne tourne pas rond. Frustration, dettes, des jeunes avec le chômage et la misère pour tout horizon, des gens qui travaillent du matin au soir pour rembourser leurs emprunts. Peu ou pas de gaieté. Ça donne envie de baisser le rideau et de commencer une nouvelle histoire», confie-t-il à son ami le policier. Ramón Díaz-Eterovic mène son roman avec cette nonchalance bavarde qui est sa limite et son charme. Beaucoup de scènes de bistrot, de repas minables, de rencontres tendres et sensuelles avec Griseta, de lectures paresseuses, de dialogues avec Simenon, de blagues récurrentes. L’intrigue policière y perd en efficacité. Mais peu importe: ce qui fait l’intérêt des cinq enquêtes de Heredia parues chez Métailié depuis 2001, c’est le tableau d’une société fondée sur l’amnésie et le mensonge, et l’effort entrepris pour réveiller «l’obscure mémoire des armes».

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Ramón Díaz-Eterovic

«Même si les cérémonies publiques et les déclarations convenues essayaient d’enterrer le passé, celui-ci continuait à se glisser par les fissures d’une société habituée aux apparences, aux décors trompeurs et aux compromis en coulisse» «L’Obscure Mémoire des armes» (extrait)
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