Peut-on encore parler d’Hergé et de son œuvre, au risque de se répéter et de se cantonner à des considérations commerciales? Quand on sait qu’un livre a recensé l’année dernière pas moins de 400 ouvrages autour du créateur de Tintin (Tintin, bibliographie d’un mythe, d’Olivier Roche et Dominique Cerbelaud, aux Impressions nouvelles), le doute est permis. Pourtant, deux nouvelles publications, majeures, valent plus que le détour, elles méritent le voyage. Grâce au regard pénétrant de l’historien et critique d’art Pierre Sterckx pour l’une, à une mise en perspective spectaculaire et éclairante à plus d’un titre pour l’autre.

Pendant des décennies, Hergé a dessiné sous le regard de Hans Holbein le Jeune, dont il avait accroché la reproduction d’un dessin au mur de son bureau. Le créateur de Tintin y voyait «l’idéal de son propre travail: une ligne claire pour définir chaque identité». Dans L’Art d’Hergé, son ami Pierre Sterckx, décédé ce printemps, démontre avec brio et finesse que Tintin est bel et bien une œuvre d’art. Il évoque aussi, de manière simple et accessible, les peintres anciens et modernes qui l’ont inspiré, jusqu’aux artistes contemporains que le dessinateur a collectionnés avec passion dans la dernière partie de sa vie. Le critique d’art décrit enfin la tentative d’Hergé de se lancer dans la peinture dans les années 1960, avec des tableaux «tous de bonne facture», mais sans plus.

Monochromes fendus

Hergé était aussi fasciné par les dessins préparatoires d’Ingres, dont «le nerf et la rage» s’apparentaient à ses propres crayonnés, traçant «des lignes qui soient d’abord des forces avant de devenir des formes». Jusqu’à Lucio Fontana, dont Hergé achète plusieurs toiles monochromes fendues au rasoir, qui le plongent dans la contemplation et dont les coupures s’apparentent à ses yeux «au coup de pinceau des peintres calligraphes chinois».

En évoquant le dessin d’Hergé, un dessin «cérébral» selon celui-ci, Pierre Sterckx évoque un «art de l’épure» mais il souligne que sa fameuse ligne claire n’est en aucune façon dégagée de toute émotion, et que son tracé prend du corps avec la découverte du pinceau chinois, auquel son ami Tchang l’a initié à l’époque du Lotus bleu. Le critique montre la beauté de son noir et blanc, une esthétique héritée des débuts du cinéma, et du Caravage ou de Soulages quand il y fait «sonner les noirs». Et il admire l’art subtil de la composition de son ami, en s’appuyant sur des cases mémorables telles cette scène de Tintin prenant le thé dans une chambre d’hôtel de Shanghai, avec ses obliques complémentaires de quiétude et d’angoisse…

Quand Hergé lance Tintin à l’aventure début 1929, il travaille pour un journal et il l’aborde à la manière du feuilleton, improvisant au fil des semaines gags et péripéties fantaisistes, à la manière des Zig et Puce d’Alain Saint-Ogan, qu’il citera parmi ses influences.

Même quand ses récits se structureront et que l’album prendra le pas sur le journal, Tintin sera toujours publié en primeur dans un support de presse, jusqu’à l’ultime aventure des Picaros. C’est donc un retour aux sources que propose Hergé, le feuilleton intégral, en présentant ces pages telles qu’elles ont été publiées dans Le Petit Vingtième, Cœurs vaillants, Le Soir, puis Le journal Tintin. Le projet est monumental, puisqu’il comprendra douze très gros volumes, le premier publié étant le onzième, couvrant la période faste de 1950 à 1958, avec le diptyque de la Lune, L’Affaire Tournesol et Coke en stock. Des contributions des spécialistes Benoît Peeters, Jean-Marie Embs et Philippe Mellot contextualisent ces travaux dans l’époque et portent un vrai regard critique sur ces épisodes.

Son intérêt, outre la redécouverte du matériel graphique entourant ces pages, dont de très belles couvertures, c’est la façon dont Hergé «feuilletonne» au fil des semaines, avant de devoir calibrer ses récits pour les adapter au formatage des albums. Il élague, des cases disparaissent ou sont recadrées, les dialogues sont systématiquement retouchés, les couleurs modifiées, des séquences entières disparaissent.

Du coup, par exemple, il écourte fortement le vol et le séjour lunaire des explorateurs. Les futurs lecteurs ne sauront pas à quoi a échappé Milou, sur le point d’être jeté dans l’espace en même temps que les brassées de cheveux multicolores des Dupondt, en rechute. Ils ne frémiront pas avec les deux détectives perdus sur la Lune, au bord de l’asphyxie, ni avec Tintin coupé de tout contact radio au fond de la grotte où il a découvert de la glace. Dans L’Affaire Tournesol, la refonte est profonde, toute la fin de l’histoire étant publiée à l’horizontale sur la double page centrale du journal et devant être remontée pour l’album.

Train de vie

La couleur aussi de ces pages originales est un apport intéressant. Scannées à partir du journal d’origine, elles tentent de restituer «la puissance inimitable de l’héliogravure», ce procédé d’impression de l’hebdomadaire des jeunes de 7 à 77 ans. L’effort est louable, mais pas totalement abouti, ce dont s’excusent entre les lignes les éditeurs du livre: les scans ne maîtrisent pas toujours la densité des teintes, les rendant parfois un peu sombres.

Un troisième ouvrage récent, plus anecdotique mais fort bien réalisé, rappelle que le train est un moyen de transport privilégié de Tintin dans ses aventures, sous toutes les latitudes. Les auteurs y relèvent l’erreur qui a fait tiquer les Genevois, avec la gare de Cornavin surmontée d’une verrière inexistante, mais ils nous montrent que l’automotrice BDe 4/4 que Tintin et Haddock ratent de justesse est exacte jusqu’au dernier boulon… Et, comme une compensation, l’album se conclut par une photo (inédite?) d’Hergé et de ses camarades scouts à la fenêtre d’un train des CFF en partance pour l’Autriche, en 1922…

A lire

Pierre Sterckx, «L’Art d’Hergé», Gallimard et Moulinsart, 240 p.

«Hergé: Le Feuilleton intégral T11 (1950-1968)», Casterman et Moulinsart, 440 p.

Yves Crespel et Benoît Verley, «Hergé, Tintin et les trains», Casterman et Moulinsart, 60 p.