Hermann Hesse est un des plus grands épistoliers du XXe siècle. Jusqu’à sa mort, le 9 août 1962, il a eu à cœur de répondre à tous les messages qu’il recevait du monde entier. De main propre, ou, vers la fin, en dictant ses réponses à Ninon, sa troisième femme. Une tâche aussi lourde n’empiétait-elle pas sur la création littéraire? On considère que la correspondance représente en volume un tiers de l’œuvre. Hesse considérait que c’était son devoir, il représentait pour beaucoup de lecteurs une sorte de conscience morale à qui demander conseil.

Cinquante ans plus tard, lettres et documents continuent d’affluer régulièrement aux Archives littéraires suisses à Berne où sont classées et archivées quelque 20 000 missives venues du monde entier. Ainsi, en juillet 2012, un lot envoyé d’Amérique, comportant une cinquantaine de cartes et de lettres, trouvé dans l’héritage d’une famille amie, les Ullmann de Zurich. Et la correspondance conservée dans les Archives littéraires allemandes à Marbach est tout aussi abondante. On peut encore estimer qu’un autre tiers a disparu. Quelque 60 000 lettres en tout, estime donc Rudolf Probst, un des responsables du fonds Hesse à Berne.

Très vite, l’écrivain a eu conscience de l’importance des messages qu’il recevait. Déjà avant la Première Guerre mondiale, il en remettait régulièrement à la Bibliothèque nationale à Berne. Après le Prix Nobel de littérature, en 1946, le volume a encore augmenté et y répondre est devenu une lourde tâche qu’il a tenu à assumer. Aujourd’hui, cette correspondance se trouve entre Berne et Marbach: Hermann Hesse est-il Suisse ou Allemand? Il naît à Calw, en Allemagne, en 1877, dans une famille de missionnaires. Dès 1899, il est libraire à Bâle et sa première femme, Maria Bernoulli, est Bâloise. Avec elle, il s’établit au bord du lac de Constance. En 1912, en protestation contre la politique de Guillaume II, il déménage à Berne. Dès 1919, il s’établit à Montagnola au Tessin, où il restera jusqu’à la fin de ses jours.

En 1923, il obtient le passeport suisse. Mais il garde des liens étroits avec l’Allemagne où il reçoit de nombreux prix, sauf sous le nazisme. Ses livres sont alors déclarés «indésirables». Le Prix Nobel, en 1946, attribué sur recommandation de Thomas Mann, vient récompenser un auteur allemand «présentable», un pacifiste qui ne s’est pas compromis avec le régime hitlérien.

Après sa mort, ses archives vont en bonne partie à Marbach, car sa dernière femme le considère comme un auteur allemand. «Il parlait pourtant aussi le suisse-allemand», souligne Rudolf Probst. A Berne, donc, se trouvent une grande partie de la correspondance, des tapuscrits de ses œuvres, les 6000 volumes de sa bibliothèque, des documents et des objets personnels; à Marbach, les manuscrits et le reste de la correspondance; d’autres éléments dorment encore dans des collections privées.

Sous les combles des Archives littéraires, à la Bibliothèque nationale, la salle Hermann Hesse accueille les visiteurs. C’est un petit musée où sont exposés les vestiges des grands auteurs suisses, flanqué d’un espace de travail bien équipé. A l’entrée, le pupitre où écrivait l’auteur du Jeu des perles de verre; dans une vitrine, une de ses vingt paires de célèbres lunettes rondes; des tirés à part ornés de dessins à l’aquarelle; la touchante missive d’une admiratrice chapelière, brodée de paillettes; un tapuscrit du Loup des steppes avec ses ajouts et ses repentirs: Hesse tapait lui-même ses œuvres, les annotait et y collait les corrections.

«Il n’avait pas les moyens de payer une secrétaire, dit Rudolf Probst. Il a eu de gros soucis d’argent jusqu’au Nobel. Même si le succès est venu rapidement, les guerres et la période nazie l’ont empêché de toucher ses droits d’auteur.» Deux divorces, des enfants à élever: Hermann Hesse a longtemps dépendu de la générosité de ses mécènes, dont l’industriel et collectionneur Hans Bodmer qui lui a offert la maison de Montagnola. La scrupuleuse correspondance que l’écrivain entretenait avec ses amis et admirateurs ne lui a pas seulement coûté du temps et de l’énergie mais aussi de l’argent, dans ces périodes de disette.

Du dernier étage des Archives, on accède par deux ascenseurs au sixième sous-sol. Là sommeillent les fonds des auteurs suisses, morts et vivants. L’institution dispose de quelque 100 000 francs par année pour acheter ces documents, dont la vente représente, pour beaucoup d’écrivains, une sorte de caisse de retraite. A une température de 14 degrés, dans des conditions d’hygrométrie contrôlées, s’alignent des rangées de belles boîtes cartonnées. Pour Hesse, il y en a quelque 300. La plupart contiennent des lettres, classées par ordre alphabétique. D’autres recèlent des objets personnels. Ouvrons-en une au hasard: quelques plumes d’oiseau, une patte maladroitement tricotée, probablement un cadeau d’enfant, des bricoles. «Aujourd’hui, nous n’acceptons plus que les objets en rapport direct avec l’œuvre», précise Rudolf Probst. Mais dans le cas de notre Prix Nobel, le moindre témoignage a été conservé.

Dénouons le ruban d’une boîte de lettres: à la lettre F, une requête respectueuse du jeune Max Frisch, datée de 1937, qui sollicite un avis sur un livre récent. Depuis peu, tout le fonds est recensé et numérisé. On peut en consulter désormais l’inventaire sur le site des Archives littéraires*.

A côté de Romain Rolland, uni à Hermann Hesse par leur action pacifiste, de Thomas Mann, de C. G. Jung ou de Gide figurent surtout des inconnus qui disent leur admiration ou demandent conseil. «Ce sont des documents privés, à traiter avec discrétion tant que les personnes concernées ou leurs descendants sont encore en vie», prévient Rudolf Probst. Hesse lui-même ne se voyait pas dans le rôle d’un gourou. Il répondait souvent par un poème, un petit tiré à part, un message anodin.

Qui s’intéresse aujourd’hui à cette masse de documents? «Ce sont souvent les héritiers des correspondants qui souhaitent recevoir la copie d’une missive. Les demandes de scientifiques se font rares, il n’y a plus beaucoup d’études ou de colloques autour de Hermann Hesse», constate Rudolf Probst. Mais l’écrivain reste un des auteurs les plus traduits et les plus lus au monde. Entre 140 et 150 millions de volumes circulent en toutes langues. Encore aujourd’hui, ses œuvres font vivre les Editions Suhrkamp, détentrices des droits. Pour le cinquantenaire de son décès, les Archives ont exposé 49 traductions différentes du Loup des steppes ainsi que le tapuscrit original de ce best-seller absolu et celui de Siddhartha.

«Mais désormais, remarque Rudolf Probst, Hesse est plutôt considéré comme un auteur pour adolescents en quête de réponses à leurs inquiétudes existentielles. Ce qu’il a été, et est encore, pour beaucoup, moi par exemple dans ma jeunesse!» Dans le dossier que la revue des Archives littéraires Quarto a consacré à l’écrivain, figure un témoignage significatif du musicien Urs Frauchiger, né en 1936. Evoquant le concert donné pour les 85 ans de l’écrivain, quelques mois avant sa mort, il constate que le guide qui avait éclairé ses années de formation est devenu obsolète du jour au lendemain «pour sa génération sceptique».

Maître à penser du mouvement hippie dans les années 1960, l’écrivain a même été le «père» du groupe de rock canadien Steppenwolf. Ce Loup des steppes, paru en 1927, est d’ailleurs, selon Rudolf Probst, le roman le plus contemporain, le plus urbain et le plus intéressant de Hesse. Un auteur dont l’inspiration reste par ailleurs très romantique, qu’elle s’exprime dans ses poèmes, dans le roman autobiographique Peter Camenzind (1904) ou dans des récits marqués par la spiritualité orientale après le voyage en Inde en 1910 (Siddhartha, 1922). Dans Narcisse et Goldmund (1930), il exprime le conflit entre esprit et matière. Le Jeu des perles de verre (1943) propose une utopie influencée par la philosophie chinoise et le jeu de go.

En parcourant les rayons de sa bibliothèque, dans la fraîcheur du bunker des Archives, on mesure l’étendue de la culture de Hesse. Il était d’ailleurs un excellent critique dont les analyses remplissent tout un volume des Œuvres complètes. Selon Max Brod, Kafka s’est montré très heureux de la recension d’une de ses œuvres. Comme tout le reste du fonds, l’inventaire de cette bibliothèque peut se consulter en ligne. Les classiques occidentaux en langue originale – et même les Exercices de style de Queneau – voisinent avec les grandes œuvres philosophiques et spirituelles d’Orient et d’Occident, l’œuvre de Freud et celle de Jung – Hesse a lui-même entrepris une analyse avec un disciple de Jung lors d’une de ses crises conjugales et spirituelles.

C’est à la suite d’une de ces crises que l’écrivain a commencé à pratiquer l’aquarelle comme thérapie. C’est devenu une activité essentielle, apaisante, voire parfois lucrative, grâce à la vente de tirés à part enluminés. Elle témoigne d’une certaine naïveté d’amateur. En cette année anniversaire, le Musée des beaux-arts de Berne a pourtant consacré une exposition à cet aspect quantitativement important de l’œuvre de Hesse.

* www.nb.admin.ch/sla

Une requête respectueuse du jeune Max Frisch, datée de 1937, qui sollicite un avis sur un livre récent

L’écrivain reste un des auteurs les plus traduits et les plus lus au monde. Entre 140 et 150 millions de volumes