Danse avec moi (2/5)

A Herräng, on s’enivre de jazz

Chaque année dans ce village suédois au bord de la Baltique, des milliers d’amateurs de danses swing se réunissent pour fouler les parquets cirés à la manière des années 1930. Le lindy hop est une de leurs danses favorites. Autour de ce style heureux et fou, une communauté mondiale se forme

Cette semaine, «Le Temps» propose, à travers cinq danses choisies au hasard des rencontres de l'été, de découvrir les diverses formes de dialogues qui se passent de mots. Rythmés par la musique et son histoire, les corps se rencontrent et, pour certains, c'est la plus belle conversation de leur vie.

Episode précédent:

Tanguer entre espoir et incertitude

Le voilà, c’est lui. Au milieu de la foule, on a reconnu Maxime. Le Belge de 28 ans, avec lequel on a traversé la Suède en bus, semble ravi par la musique syncopée qui étourdit la salle entière. Penché en avant, ses jambes toujours fléchies se twistent, se croisent, le font bondir au rythme du Harlem des années 1930. Le parquet ciré fait résonner les pas des danseurs pour lesquels plus rien, sauf leur partenaire, le jazz et les prochains huit temps comptent.

Il est 23 heures et le soleil peine à se coucher. Comme tous les soirs du festival, la salle de spectacle de Herräng est bondée. Depuis 1982, ce village suédois de quelque 400 habitants situé au nord de Stockholm, sur les rives de la mer Baltique, reçoit tous les étés, pendant un mois, les passionnés de danse swing. Empire de l’ennui où les âmes se morfondent en hiver, Herräng se transforme lorsque le jazz s’en empare.

Danser nuit et jour

L’air flottant entre la cime des bouleaux et les étangs tapissés de nénuphars porte une odeur de guimauve. En attendant le crépuscule éternel qui sévit à ces latitudes, on mange des glaces et des rouleaux à la cannelle véganes. Mais quand le soir arrive, les lèvres des femmes se teintent de rouge et les cheveux des hommes se gominent. Chaque semaine, ils sont 800 danseurs à affluer du monde entier pour se prendre une dose massive de swing dans les veines. Nuit et jour, ils tapent du pied en mémoire des grands noms de la danse née dans les rues new-yorkaises au moment où Charles Lindbergh traversait l’Atlantique à bord du Spirit of Saint Louis.

C’est d’ailleurs l’aviateur qui a inspiré le nom du lindy hop, danse heureuse et folle qui swingue et tortille les âmes. Elle est née à une époque révolue où ségrégation et prohibition tentaient d’être noyées au fond d’un verre d’alcool frelaté. Les salles de bal permettaient de danser nuit et jour. L’une des plus célèbres, le Savoy Ballroom, sonne chez les jitterbugs – les danseurs de lindy hop — comme un jardin d’Eden de leur discipline. C’est son atmosphère, où retentissait la musique de Cab Calloway, Duke Ellington, Count Basie ou Louis Armstrong, qui plane ici sur les danseurs enflammés.

Faire renaître l’histoire

«Cette danse est indissociable de son histoire», souligne Lennart Westerlund, l’un des créateurs du festival, lors d’une conférence tenue devant un parterre de danseurs silencieux. Au début des années 1980, en se plongeant dans les archives du jazz, cet élégant Suédois de 61 ans aujourd’hui tombe sur une scène de Hellzapoppin, tourné en 1941. Il est subjugué. Lui et ses amis décortiquent et reproduisent chaque mouvement. Peu à peu, les passionnés tissent des liens avec les danseurs égarés par le cours de l’histoire. Ils font renaître le style dans le royaume scandinave. Frankie Manning, Norma Miller, Sugar Sullivan ou Barbara Billup font de Herräng leur destination de vacances.

Désormais, le lindy hop est un phénomène mondial. Vêtus de seconde main, colorés, élégants, confortables, des danseurs de Corée, de Chine, de France, d’Espagne, des Etats-Unis et d’ailleurs convergent vers ce village balnéaire pour parler la même langue.

En huit temps. Ou six

Pas besoin de paroles ni de mots. Seul le rythme compte. Il s’incarne à travers des onomatopées venues en bouche pour enrouler la langue: «Woop-ah-shoubida-eh-ah-shoubida». Huit temps, parfois six et des respirations. Un pas en arrière sert de prologue au pas chassé. Deux pas twistés, peut-être, introduisent ensuite un autre pas chassé. Sur cette base, on agrémente et on crée. La musique jazz se répète selon les mêmes grilles, les improvisations viennent s’y greffer. En souplesse, en rondeur, le lindy hop en est l’illustration.

«C’est très mathématique. Si comme moi, on n’a aucun sens du rythme, on peut se concentrer sur le compte. Les routines varient entre huit et six temps. Cela permet de multiples combinaisons», précise Jon. Ce Danois de 44 ans participe à l’événement pour la septième fois. En tant qu’ingénieur, il avoue avoir été séduit par la base logique de la danse. Son visage est dissimulé par une barbe fournie et des lunettes de soleil qu’il porte malgré le déclin de l’astre dans l’horizon. Un béret sur la tête et des chaussures cirées marquent l’appartenance à sa communauté. «Avant de danser, j’étais un être horriblement asocial. La danse m’a permis d’entrer en contact avec des personnes par un autre moyen que la parole.»

Une danse sociale appréciée des matheux

Un bal de lindy hop implique un changement de partenaire régulier. «C’est très ludique, commente Madelin, chargée de projet à Stockholm. On en devient rapidement dépendant.» Avant d’être passionnée par tout ce qui concerne le swing, la Suédoise de 52 ans aux bras tatoués de figures rockabilly admet avoir été surprise par la population que ces danses attirent. «Lorsque j’ai commencé, je pensais me retrouver dans un univers alternatif. Mais j’ai compris que j’étais entourée d’informaticiens qui cherchaient à s’extraire d’une vie passée en relation avec un ordinateur. Aujourd’hui, ça me fait plaisir de voir plus de diversité chez les danseurs», déclare-t-elle, avant d’avouer avoir elle-même épousé un informaticien amateur de lindy hop.

Sur la piste de danse, les trompettes soufflent en sourdine, le saxophone répond. Aucune ligne de danse n’existe: le rythme est la seule contrainte. Maxime, réapparaît. Si l’on en croit le reflet dans ses yeux, la symbiose avec sa partenaire fait des merveilles. Le jeune Belge n’arbore pas le style années folles comme la plupart de ses semblables. Toutefois, il porte ses chaussures en cuir colorées de rouge et de bleu sous le laçage. Dans le bus, il les a sorties de l’étui qui leur était réservé. Il nous a montré l’usure des semelles au talon. C’était pour lui la preuve qu’il tape du pied, qu’il glisse, qu’il tourne. Que toute la nuit, il s’étourdit.

Prochain épisode: Thé dansant à Conthey

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