Herta Müller

La Convocation

Trad. de Claire de Oliveira

Métailié, 280 p.

Née après le milieu du XXe siècle dans le Banat, cette province roumaine où réside une minorité de langue allemande, et établie depuis 1987 à Berlin, Herta Müller se fait connaître dès le début des années quatre-vingt par des proses évoquant les traumatismes de son enfance villageoise avec une vigueur et une poésie rares. Le lecteur français a pu en apprécier les images fortes et vives dans le merveilleux récit L'Homme est un grand faisan sur terre (1988, Maren Sell et Folio). Et il en retrouve maintenant la fraîcheur et les élans dans La Convocation (Heute wär ich mir lieber nicht begegnet, Rowohlt, 1971), un roman à ne pas manquer. Paru sans indication de genre parce que son originalité défie les catégories, il communique une soif de vivre ardente et son souffle créateur emporte le lecteur.

A l'époque des deux Allemagnes, la réputation des livres de Herta Müller en République fédérale se fondait, pour une part bien trop large en regard des qualités de l'écriture, sur leur portée politique: ils dépeignent le climat de la dictature, l'oppression et les difficultés existentielles sous le régime de Ceausescu. L'œuvre de l'auteur en reste profondément marquée, et son nouveau roman ne fait pas exception. La narratrice y est convoquée pour des interrogatoires réguliers dans les bureaux de la Securitate: «Des faux pas, on en trouve toujours.» Et, devant affronter l'angoisse résultant de cette menace, elle tente de la surmonter en se confrontant à elle-même et à son entourage, pour se trouver une assise en s'assurant de sa propre identité.

Dans le tramway qui la mène au commissariat et figure sa situation, parmi «la classe ouvrière cherchant des différences», elle s'adonne à ses pensées et ses perceptions. Défilent les scènes du quotidien à l'usine et dans les lieux publics, les souvenirs de la jeunesse et de la famille, des moments de l'histoire lointaine et de la vie présente. Rien de concerté, la tentative seulement, contre «la peur tapie au fond de l'être humain», de faire vibrer des instants surgis de la mémoire pour répondre au désir de «savoir comment marche la vie». Et la volonté, parce qu'aux côtés de l'imagination subsiste la raison, «cette petite poupée de fer que j'avais dans le front», de s'accrocher en «gardant en ordre le monde»: «A la main, j'avais deux kilos de pommes de terre, et dans la tête le caractère irrévocable des choses.»

Au gré de la mémoire et des impressions immédiates, ce vécu apparaît bien souvent absurde et ses contenus dérisoires: «Une première enjambée, le monde s'ouvre. Une autre, il se referme. Entre les deux, juste un pet sur la mèche de la lanterne, c'est ce qu'on appelle avoir vécu.» On perçoit le sentiment d'un manque, les rapports humains relèvent de l'affrontement et inspirent la défiance, le travail pèse. Pas d'espoir en l'avenir non plus, la solidarité et l'amitié ne tiennent guère, et quant à l'amour, la désillusion se dit crûment: «Ma mère se met au lit avec son deuxième mari et au chaud sous la mort du premier.» Restent pourtant à chaque instant chez la narratrice, qui tente de prendre conscience et de se rencontrer soi-même, la curiosité et l'intérêt pour tout ce qui survient, le désir de s'emparer de la moindre parcelle de l'existence pour malgré tout «laisser entrer dans sa tête encore un peu de ciel».

A une réalité triste et oppressante, la narratrice répond par une perception vibrante et un flot surabondant d'images. Elle invente des corrélations nouvelles, fait scintiller le détail évocateur, éveille dans le concret à la présence des choses. A chaque instant, dans l'élan d'une improvisation permanente et d'une souveraine liberté, l'écriture de Herta Müller invente le monde. Hâtez-vous de la découvrir, la traduction lui rend hommage: rarement la prose atteint à une telle intensité poétique et respire à ce point la vie.