Nouvelles

Quand Herta Müller était une petite fille

Ses toutes premières nouvelles sont parues en français

Lauréate du prix Nobel en 2009, Herta Müller grandit en Roumanie communiste au sein de la minorité germanophone des Souabes du Banat. Comme Franz Kafka et Paul Celan, Herta Müller vient donc des marges orientales du monde germanophone et comme eux, elle développe un style littéraire propre, aux accents étranges.

Herta Müller publie son premier texte d’envergure dans une maison d’édition germanophone de Roumaine en 1982. Le recueil est repris deux ans plus tard par un éditeur allemand et rend l’auteur célèbre. Seulement, avant d’être publié en Roumanie, le livre a dû passer par la censure qui sévissait sous Ceaușescu. Ce n’est qu’en 2010 que sort une version retravaillée qui sert de base à ce livre.

Raffinée et brutale

Le plus long texte du recueil raconte la vie de campagne dans toute sa dureté. Il n’y a pas réellement d’intrigue, mais plutôt une série de situations et d’événements qui donnent forme à ce récit: la mort d’un proche, un accident avec une vache, l’alcoolisme du père. Tout cela est raconté et décrit dans un style qui dérange à cause du mélange raffiné entre brutalité et poésie qui lui est propre. Le lecteur adopte la perspective de la petite fille qui n’a pas accès au monde adulte mais qui décrit ce qu’elle voit avec le vocabulaire et les capacités d’expression d’un écrivain accompli.

Herta Müller ne raconte pas seulement la misère économique mais aussi la détresse émotionnelle. Une rare scène de tendresse représente la fille ayant le droit de jouer avec les cheveux de son père qui «avait une chevelure épaisse. Je pouvais plonger les mains dedans jusqu’aux poignets. Les cheveux étaient secs et lourds.» Mais ce moment de lumière passe rapidement, comme pour mieux montrer la rudesse ambiante: «La seule chose que je ne devais pas faire, c’était lui toucher le visage. Lorsque je le faisais quand même, lorsque cela se produisait par mégarde, le père arrachait ruban, barrette, fichus, colliers et me repoussait d’un coup de coude en criant: va-t’en de là. Chaque fois je tombais et me mettais à pleurer, et à cet instant-là, je me disais que je n’avais pas de parents, que ces deux-là n’étaient personne pour moi.»

Les romans qui suivront, notamment La Bascule du souffle, développent les motifs présents dans Dépressions et portent la marque d’une auteur d’envergure au talent rare dont encore de nombreux textes attendent d’être traduits vers le français.


Herta Müller, Dépressions, trad. de l’allemand par Nicole Bary, Gallimard, *****

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