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Herta Müller, 64 ans, témoigne à nouveau de sa virtuosité littéraire dans son dernier ouvrage et de son engagement pour la liberté d’expression, à l’heure où l’intolérance gagne du terrain, notamment dans son pays d’adoption.
© Marko Priske/ laif

Livres

Herta Müller: «Une démocratie a besoin d’humanité»

Herta Müller est l’une des voix littéraires les plus importantes d’Allemagne. A l’occasion de la parution en français de «Tous les chats sautent à leur façon», elle nous a donné rendez-vous à Berlin, à deux pas de chez elle, pour évoquer son enfance en Roumanie, le Prix Nobel et la montée de l’extrême droite

Herta Müller naît en 1953 dans un village de Roumanie où l’on parle allemand. A quinze ans, elle poursuit sa scolarité au gymnase de la ville de Timisoara, dans la région du Banat. Après ses études, elle travaille dans une usine de machines lourdes comme traductrice. Comme elle fréquente un groupe d’écrivains, on lui demande de devenir indicatrice pour la Securitate, la police secrète politique, ce qu’elle refuse. Elle devient alors la victime d’une longue campagne de harcèlement et de dénigrement par la Securitate. En 1987, elle quitte la Roumanie avec son mari et sa mère.

Ces moments marquants sous la dictature de Ceaușescu sont racontés en détail dans Tous les chats sautent à leur façon. Dans ce long entretien, on reconnaît sa grande virtuosité littéraire, sa capacité à construire des suggestions poétiques et complexes à partir de mots et d’images simples. A l’occasion de la publication en français de ce livre, Le Temps a pu rencontrer Herta Müller à la maison du livre de Berlin, un des lieux les plus importants de la scène littéraire allemande, situé non loin du Kurfürstendamm. L’écrivaine habite à quelques pas de ce grand édifice du XIXe qui abrite un charmant restaurant, elle s’y sent bien et connaît tout le personnel.

Le Temps: Vous êtes une auteure de langue allemande, mais jusqu’à l’âge de 34 ans, vous avez vécu en Roumanie. A quoi ressemblait le village où vous êtes née?

Herta Müller: C’était un petit village de 400 maisons environ. Presque uniquement des paysans de génération en génération. Aucun Roumain n’y résidait, à part le médecin, le secrétaire du parti et le policier. Tout le monde parlait l’allemand. A quatre ou cinq kilomètres, il y avait un village slovaque. C’était normal que les minorités vivent séparées les unes des autres. Avec l’instauration du communisme en 1945, les paysans ont été dépossédés. J’étais la première génération à aller vivre en ville.

A Timisoara, vous faisiez partie d’un groupe de jeunes auteurs.

Oui, j’étais d’abord une sorte de groupie. Au début, je n’ai que très peu écrit. On se nommait Aktionsgruppe Banat et les membres publiaient principalement des poèmes. Il n’aurait pas été possible de produire des essais en connaissant les risques de censure. Avec mes camarades, je pouvais être libre, parler et penser comme je voulais. Partout ailleurs, c’était l’hypocrisie et le mensonge car personne ne croyait au système communiste, mais tout le monde voulait en profiter. Et tout le monde avait peur.

Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire?

En plus de la proximité avec mes amis dont la plupart avaient déjà publié, deux événements ont influencé la rédaction de mon premier livre. D’une part, le décès de mon père en 1978 m’a beaucoup touchée. Il avait le cancer, il était à l’hôpital en ville et j’allais le visiter. J’étais poursuivie par les visions de ses radiographies qui montraient l’évolution de la tumeur: je reconnaissais les mêmes motifs ensuite dans l’asphalte, en marchant. C’était terrible car nous ne nous sommes jamais entendus et cela a provoqué en moi un fort sentiment de culpabilité. Durant la guerre, il avait été un fervent soldat SS. Et quand il était déjà très malade, il parlait encore avec des dictons nazis, il n’avait rien appris!

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S’ajoutent à cela les pressions que la Securitate exerçait sur moi pour que je devienne leur indicateur. J’ai refusé. La direction de l’usine où je travaillais m’a fait sortir de mon bureau. Je me suis installée sur les escaliers. Tout le monde pensait que j’étais un indicateur de la Securitate, mes collègues m’ont donc rejetée. Mais je ne pouvais pas leur révéler la vérité, ce qui m’a encore plus isolée.

Vous décrivez ces situations en détail dans «Tous les chats sautent à leur façon». Comment la rédaction de cet ouvrage a vu le jour?

Je connaissais bien Angelika Klammer qui est une éditrice indépendante basée à Vienne. C’est une personne à qui je fais entièrement confiance. Elle est venue me rendre visite et nous avons parlé toute la journée. Cela s’est répété une dizaine de fois. Mais quand je relisais mes réponses, cela n’allait pas, j’ai donc retravaillé intensément le texte, pas dans le contenu mais dans la forme.

Le roman «La bascule du souffle» se fonde aussi sur des entretiens…

Oui, mais c’est très différent. Je voulais écrire un texte sur la déportation dont a été victime ma mère. A la fin de guerre, de nombreux Allemands de Roumanie ont été déportés en Union soviétique dans des camps pour contribuer à la reconstruction du pays. Ma mère a été détenue durant cinq ans mais elle ne voulait pas en parler. A son retour, elle s’est rapidement mariée et je suis née. Je sentais ce poids et je n’ai appris que par bribes qu’elle avait été ailleurs. J’ai su que l’auteur Oskar Pastior avait été déporté et nous avons commencé à nous voir tous les lundis à partir de quinze heures durant quatre ans. Cela devait devenir un livre commun mais Oskar est brutalement décédé. Avec les notes que nous avions comme base de travail, j’ai pris la décision de fictionnaliser son personnage et de faire de son récit un roman.

«La bascule du souffle» est un roman très politique.

Chaque texte littéraire est politique!

Oui mais certains le sont plus que d’autres. En tant qu’auteure reconnue, estimez-vous qu’il est de votre devoir moral de vous positionner politiquement?

Cela n’a rien à voir avec le fait d’être quelqu’un de connu ou pas. J’ai une responsabilité en tant qu’individu. Dans ma jeunesse, tout était très politique: l’implication de la minorité allemande avec le national-socialisme, le travail en Roumanie sur son histoire durant la guerre, la dictature. J’ai toujours cherché à comprendre le fonctionnement de cette société dans laquelle régnait la répression. Comment vivre dans un pays où les gens sont continuellement brisés par le régime politique? J’ai failli perdre la raison quand j’ai été menacée par la Securitate. Cela m’a politisée. Quand je lis le journal, j’ai un avis et une attitude face à ce qui est dit et je pense que cela se retrouve dans mes textes, dans les images langagières que je conçois.

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Depuis l’arrivée de nombreux réfugiés en 2014 et en 2015, on assiste en Allemagne à la montée d’une extrême droite, y compris dans le champ intellectuel. La littérature peut-elle y faire face?

Pas seulement la littérature. Je soutiens par exemple l’idée de bâtir en Allemagne un musée de l’exil. Il faut donner un contenu au mot «migrant» ou au mot «immigré». Beaucoup de gens ne comprennent pas les raisons qui poussent les gens à quitter leur pays, je crois qu’il faut mieux expliquer cela. En Syrie, les maisons sont en ruines, les jeunes hommes qui ont fui l’ont fait car ils refusaient de combattre pour Assad ou pour Daech. Nous ne devons pas perdre notre humanité, c’est une caractéristique fondamentale de notre démocratie. J’ai vécu dans un système qui avait oublié l’humanité.

Le lecteur français a accès à votre texte par le biais d’une traduction. Qu’est-ce que cela change?

Dans chaque traduction, il y a quelque chose qui se perd, mais aussi quelque chose que l’on gagne. Les langues sont si différentes. L’important n’est pas de rendre ce qui est dit mais les effets que déploie le texte. On a de la chance quand on a un bon traducteur et Claire de Oliveira, ma traductrice pour le français, est fantastique. Traduire est un talent extraordinaire que je n’ai pas. Je n’arrive pas à me décider, je n’arrive pas à entrer dans cette transe de la traduction.


Herta Müller avec Angelika Klammer, «Tous les chats sautent à leur façon», Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira, Gallimard, 232 p.

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