Et la Lumière fut à travers deux films: Vertigo, d’Alfred Hitchcock, et Party Girl (Traquenard), de Nicholas Ray. Le premier a «électrocuté» le jeune Hervé Dumont. Le second, revu plus de quinze fois, calepin à la main, lui a tout appris de l’art de la mise en scène. Les Cahiers du cinéma complètent son initiation au 7e art. Comme tout passionné d’images qui bougent, l’adolescent s’imagine derrière la caméra. La fréquentation des tournages chaotiques de Fassbinder le détourne de cette voie. A Berne, puis à Munich, il étudie la littérature, l’histoire, l’histoire de l’art et la théâtrologie. Sa thèse porte sur la vie théâtrale à Zurich dans l’entre-deux-guerres.

Au cinéma d’auteur, Hervé Dumont préfère l’artisanat, la fabrication collective d’un film comme représentation consensuelle de la réalité, car «il n’y a pas de plus puissant miroir de l’époque». Il s’intéresse à l’histoire du cinéma et, par extension, à l’Histoire au cinéma. Il donne du film historique une excellente définition: «C’est un film du présent en costumes.» Lui qui a beaucoup voyagé au cours de sa jeunesse, notamment en Moyen-Orient au gré des affectations de son père diplomate, continue de sillonner le globe, cherchant dans les cinémathèques et les caves de quoi nourrir ses ouvrages encyclopédiques, comme Histoire du cinéma suisse, films de fiction 1896-1965, et ses biographies.

Art et finance

Il n’écrit que sur des matières inédites, arrachant à l’oubli des réalisateurs tels Leopold Lindtberg, Robert Siodmak ou Frank Borzage. Pour ramener ce dernier à la vie, il visite une vingtaine de cinémathèques, passe des semaines entre Salt Lake City, où le cinéaste est né, et Hollywood. Deux ans de «chasse au trésor» sont nécessaires pour mener à terme le projet. S’autofinançant, Hervé Dumont a longtemps gagné sa vie comme enseignant. Il se réjouit d’avoir introduit Ödön von Horváth dans un gymnase vaudois.

En 1995, Hervé Dumont fait «quelque chose que personne n’a jamais fait: succéder à Freddy Buache», fondateur de la Cinémathèque suisse. A l’ère de l’amateurisme flamboyant doit succéder celle du professionnalisme rigoureux. Il faut assainir les finances, mettre de l’ordre dans les archives, engager des collaborateurs scientifiques, introduire l’informatique… Soutenu par sa femme, Jacqueline, qui trouve des sponsors et crée l’association des Amis de la Cinémathèque suisse, Hervé Dumont se bat pour décrocher des financements avec une telle ténacité qu’Yvette Jaggi, syndique de Lausanne, le surnomme le «Crampon»…

Il organise chez lui des soupers raffinés où quelques privilégiés ont le plaisir de rencontrer Patrice Leconte, Claude Chabrol, Jean-Claude Rappeneau ou Bertrand Blier. En 2002, il a un geste politique d’une grande élégance: pour faire comprendre que le devoir de mémoire est un acte citoyen, il offre à tous les parlementaires suisses le DVD Il était une fois… la Suisse, 156 minutes d’images cinématographiques des années 1896-1934, pour les remercier «du soutien régulier et fidèle que le Conseil fédéral et les Chambres apportent à notre institution». En 2008, peu avant de partir à la retraite, il obtient le feu vert de la Confédération pour la construction du centre d’archivage de Penthaz (VD).

On se sent aussi bien dans le bureau d’Hervé Dumont, à Pully, que dans l’appartement londonien de Blake et Mortimer. Une maquette de drakkar suspendue au plafond évoque Les Vikings de Richard Fleischer. Une vipère naturalisée ondule au-dessus de la porte. Les murs sont couverts de bibliothèques portant d’innombrables volumes de savoir oublié et aussi quelques brimborions d’une enfance jamais reniée, la fusée de Tintin, une maquette du Nautilus, un Napoléon en Playmobil, une figurine de Mickey…

C’est dans cet antre que «Der Diderot vom Lac Léman», comme le nomme la Neue Zürcher Zeitung, met la touche finale à son Encyclopédie du film historique avant que «la grande partie d’échecs ne se termine». Il a recensé tous les films historiques et les a répertoriés dans quatre grands chapitres: L’Antiquité, Moyen Age et Renaissance, L’Absolutisme et Le XIXe siècle. Certaines périodes de cette somme prodigieuse ont fait l’objet de livres – L’Antiquité au cinéma, Jeanne d’Arc, Napoléon – l’épopée en 1000 films… Le tout est en accès libre sur le site de l’auteur.

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Les chevaliers de la Table ronde sont les derniers à avoir eu les honneurs du papier. De l’album richement illustré est issu Le Mythe d’Arthur, des bardes celtes à la culture de masse (Savoir suisse). Cet essai revigorant analyse les mutations et la décadence du seul mythe de l’Occident chrétien, glissant de la spiritualité au matérialisme, de la poésie au blockbuster. Le cinéphile a emprunté sa devise à Oscar Wilde déplorant un monde qui «connaît le prix de tout, mais la valeur de rien». Il observe, navré, qu’Excalibur soit aujourd’hui le nom d’une voiture, d’un hôtel-casino de Las Vegas et d’un… déshydratant alimentaire!

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Héritier d’une culture classique sachant apprécier la bande dessinée et le roman populaire, humaniste sans illusion, Hervé Dumont revendique le droit de «poser des questions. Surtout si elles dérangent un peu et troublent cet océan de fausses certitudes dans lequel on nage»…


Profil

1943 Naissance à Berne.

1987 «Histoire du cinéma suisse, films de fiction 1896-1965».

1996 Directeur de la Cinémathèque suisse.

2013 Met en ligne et en accès gratuit son «Encyclopédie du film historique».

2018 «Les Chevaliers de la Table ronde à l’écran, un mythe à l’épreuve du temps».


Le site d'Hervé Dumont.

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