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Hervé Niquet, un parcours riche et... baroque.
© Eddy Mottaz

Classique

Hervé Niquet vient faire la nique au baroque à Genève

Classique Le chef, créateur du Concert spirituel, chanteur, claveciniste et spécialiste de la musique ancienne française, est à la tête de l’OCG pour un soir dans un programme romantique allemand. Etonnant, non?

Pantalons à fleurs liberty flashy, écharpe à grandes géométries colorées sur une veste à la Corto Maltese, Hervé Niquet sort de répétition d’un pas rapide. Il a faim et un autre rendez-vous une heure plus tard. Le style, très libre, ne l’empêche pas d’être efficace, décidé et professionnel. Il s’engouffre sans traîner dans le restaurant d’en face. On ne peut que le suivre.

Le chef, chanteur, pianiste, claveciniste, organiste et compositeur est réputé pour des prises de position et des actes hors cadre. Il créa en 1987 son ensemble du Concert spirituel sur un coup de colère. Dégoûté par le mépris que manifestait un grand chef baroque à l’encontre de la musique française de l’époque du Roi-Soleil, le musicien décide de défendre, baguette à la main, le répertoire de son pays.

Il fonde son ensemble et part en campagne. Et qu’on ne compte pas sur lui pour aborder cette période comme un rat de bibliothèque. Il faut que ça bouge, que ça vive, que ça respire et que ça chante. De la volupté, du rire et des larmes. Les recherches historiques, oui, la poussière, non!
Vestes aux formes et tissus extravagants, interventions parfois débridées, esprit d’exploration pour mettre au jour des œuvres et des compositeurs inconnus ou délaissés, collaborations avec des metteurs en scène iconoclastes (Shirley et Dino), originaux (Romeo Castellucci, Mariame Clément) ou plus théâtraux (Georges Lavaudant, Christian Schiaretti), Hervé Niquet creuse son sillon sans relâche ni complexe.

Le Temps: D’où vous vient ce besoin de bousculer les codes, de provoquer des réactions?

Hervé Niquet: Provoquer? Ce n’est pas provoquer que de replacer les choses dans leur contexte. A l’époque où l’on enrobait de tissu les pieds des pianos et des chaises pour ne pas donner des idées aux filles, la musique avait une autre signification. Il faut retrouver la sensualité cachée des notes, et la mettre en valeur. Redonner aux musiciens conscience de certains détails historiques leur fait changer leur façon de jouer. Une marche harmonique qui leur semble aujourd’hui désuète pouvait être subversive, à l’époque. On ne doit pas oublier ça.

Vous venez à Genève dans un programme post-romantique allemand, où on ne vous attend pas. Wagner, Mahler et Brahms…

C’est une proposition d’Arie van Beek, qui construit des programmes toujours très fins et justifiés. Ici, la relation est évidente entre les trois œuvres, leurs atmosphères, cultures, langue ou traditions.

Vous avez pourtant avoué ne pas être forcément dans votre élément avec l’allemand. Avez-vous abordé cette proposition avec crainte?

Crainte, non. C’est assez jouissif, au contraire, de se lancer dans un projet de ce genre. Ce n’est pas difficile en soi, mais très délicat, avec certains passages compliqués pour l’orchestre, notamment. C’est juste un autre job.

Comment opérez-vous?

J’aime dégager les sources. Pour la Sérénade de Brahms rarement donnée, par exemple, j’essaie de retrouver le moteur initial. Une musique populaire basée sur une suite de danses et rendue savante, avec un adagio très profond. Il est délicat de rendre cet esprit, facile et rythmique mais raffiné à la fois. Demander à un orchestre de jouer avec le violon sur l’épaule, quasiment, et une musette ou une vièle à roue dans la tête et les doigts, ce n’est pas toujours évident. Personnellement je suis plutôt danseur, donc c’est assez clair à expliquer. Et rigolo aussi. Du coup ils y vont. Et on retombe dans la science quand il le faut.

Le rire et la décontraction sont vos outils de travail?

C’est beaucoup plus facile d’obtenir un jeu souple et ouvert quand les sphincters et les zygomatiques sont relâchés. Diriger avec un ego surdimensionné, dans la dureté ou la sécheresse, cela s’entend. La musique doit rester un plaisir. Quand on voit l’état du monde, il y a une forme de nécessité à distribuer de la joie et du bonheur autour de soi.

Il paraît pourtant qu’on n’entend pas une mouche voler quand vous travaillez…

C’est qu’une note est une note, et qu’elle doit être jouée comme il faut, au moment voulu, et de façon appropriée. On ne plaisante pas avec le travail. Le temps est trop compté.

Quel souvenir gardez-vous de vos deux ans de chronique hebdomadaire sur France Musique?

J’ai beaucoup appris et ça m’a donné le goût de l’écriture. Pour trois minutes de parole par semaine, il me fallait quatre à cinq heures de préparation. Comme à l’école, introduction, développement, conclusion. Trouver le ton, le rythme, la ligne justes. J’ai eu énormément de plaisir et de nombreux retours. J’y suis allé pour parler des coulisses de la musique classique de façon libre et sans tabou. Certains ont adoré, d’autres ont moins apprécié…

Vous avez tout touché, de l’interprétation à la direction d’orchestre en passant par la fondation d’un ensemble et la direction d’un festival. Vous protégez-vous des travers classiques que vous dénonciez sur les ondes?

J’ai toujours énormément travaillé, et les gens ne savent pas ce que ce métier demande d’épuisement et d’exigence. Mais j’essaye de garder la distance nécessaire. Je suis triste que le Festival de Saint-Riquier, que j’ai dirigé trois ans et auquel je pense avoir apporté une direction nouvelle, ait été victime de dysfonctionnements. Je viens d’apprendre qu’il doit être repris autrement.

Comment la musique est-elle entrée dans votre vie?

Par mon père, qui vendait des aliments pour bétail. Un soir, il est revenu à la maison en disant à ma mère de me mettre à la musique car il avait acheté un piano qui traînait dans une ferme, pour une dizaine de francs. Elle m’a inscrite dans la classe d’une dame du coin, qui avait été élève de… Marguerite Long. J’ai joué sur des partitions annotées de la main de Ravel. Et quand je lui posais des questions, elle me répondait: «Va chercher à la Bibliothèque nationale!» Cette expérience très formatrice m’a donné le sens de la recherche et l’appétit de la culture française. J’ai beaucoup travaillé. Puis il y a eu l’accompagnement au piano du Ballet à l’Opéra de Paris, la fréquentation de Noureev et Lifar, l’approche des mondes de Cocteau, Colette, Madeleine Milhaud… C’était enivrant.

Et le baroque?

William Christie m’a tout appris, aux Arts florissants.

Un sacré parcours…


BFM, mardi 6  mars. Rens: 022  807  17  96, www.locg.ch

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