«Rocking Chair»: le terme évoque le bois de la chaise à bascule, son mouvement de balancier et bien sûr, la musique rock’n’roll. Il illustre bien l’univers boisé, dynamique, sonore et un peu fou, imaginé sur la plaine de l’Asse par 300 étudiants et une petite vingtaine de professeurs issus de la Haute Ecole spécialisée occidentale (HES-SO), partenaire pour la douzième année à l’innovation du Paléo Festival. Les HES disposent d’une liberté totale pour occuper le terrain attribué par le Paléo, de la taille d’un demi-terrain de football (2500 m²), au nord du site. «Le festival met à disposition le bac à sable et nous essayons de faire les plus beaux châteaux», résume Laurent Essig, architecte paysagiste et responsable du projet HES-SO, qui regroupe 14 filières différentes.

L’une des neuf équipes a imaginé des paraboles sonores géantes et dix balancelles, qui révéleront l’enfant caché en chaque festivalier. Le résultat est une scénographie spectaculaire, qui offre une belle vue sur la plaine.

Johanna: «Tout le monde peut imaginer ce qu’il veut»

Johanna, 21 ans, fait partie des huit étudiants de la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture de Genève (Hepia) qui ont imaginé, construit et monté ces installations. «A la base, les constructions en bois étaient censées être des canyons, mais beaucoup de gens y ont vu des paraboles. Au final, tout le monde peut imaginer ce qu’il veut», s’amuse la jeune fille, qui se réjouit du festival après un intense mois de montage. «Cet espace est un lieu de respiration et de convivialité, loin de la foule du festival», complète Laurent Essig.

La nuit venue, des éclairages subliment les installations, créant une tout autre atmosphère. «L’univers nocturne est notre marque de fabrique. Des ombres chinoises apparaissent, le brun du bois vire au rose-violacé… C’est très différent de ce qu’on voit la journée», décrit le chef de projet.

Un univers loin des nouvelles technologies

Laurent Essig a donné une consigne aux étudiants: les sept projets doivent décourager l'usage de smartphones et tablettes. C’est aux festivaliers d’agir directement, avec leur propre corps et leurs sensations, sans aucun intermédiaire. Exemple? L’atelier «Olé mains!» propose des épreuves en équilibre, réalisées avec un handicap imposé afin de se rendre compte de ce que vivent les personnes qui n’ont pas toutes leurs capacités motrices. Les étudiants des HES-SO valaisannes (tourisme et travail social) ont imaginé des jeux de tirs de fléchettes, d’équilibre et d’adresse, dans un univers très Far West.

L’impasse sur les nouvelles technologies «n’est pas une réaction contre ces outils, et n’est pas non plus une forme de passéisme. Mais comme mon rôle est de corser les choses, il fallait bien que j’impose quelques obstacles aux étudiants. C’est grâce à des conditions de base qu’on peut obtenir quelque chose de différent. L’année passée, beaucoup d’activités comportaient des écrans et les matières utilisées étaient plutôt du métal et du plastique. Alors que pour cette édition, il y a beaucoup de bois», explique l’urbaniste.

L’animation «Décroche!» est emblématique de l’esprit non connecté: elle impose au festivalier de résoudre un rébus à l’aide d’outils qu’on n’utilise presque plus, comme des bottins de téléphone et des vieilles cartes géographiques. Se débrouiller sans GPS ni Wikipédia, un défi…

Ivresse, trampoline et pinceaux

Un autre enjeu des équipes pour le cru 2016 est de regrouper des filières HES-SO qui n’ont, a priori, aucun point commun. Ainsi, l’activité «Point J», qui sensibilise le participant à la consommation d’alcool et lui fait découvrir les différentes étapes de la courbe de l’ivresse, est le fruit d’une collaboration entre la Haute Ecole de santé de Fribourg… et la Haute Ecole de viticulture et d’œnologie. Laurent Essig explique: «Dans ce projet, il n’y a ni gentils infirmiers, ni méchants vignerons. L’idée n’était pas de donner des leçons au festivalier, mais de faire en sorte que les deux écoles créent ensemble un chemin différent.»

Autre aboutissement de collaboration originale, par les hautes écoles genevoises de musique et mouvement (HEM) et d’art (HEAD), l’atelier ludique «Splash!» sort résolument des sentiers battus. Le concept est une sorte de Pictionary détourné: dessiner un mot sur une grande toile, au rythme de percussions… tout en sautant sur un trampoline.

Norton et ses danses en bottes de caoutchouc

Norton, 24 ans et étudiant à la HEM, ajoute: «En plus de cette activité, nous proposons aussi des performances de «Gumboot dance», dans lesquelles nous dansons en bottes de caoutchouc, emblèmes du Paléo, en reprenant des rythmes de groupes présents cet été.» Cette danse vient des mines d’Afrique du Sud, elle était un moyen de communication pour les travailleurs en sous-sol.

On pourra aussi exercer sa «zénitude» en empilant des cailloux (activité «Vallée des Rocks») et découvrir, au sein du festival, des déclinaisons de l’affiche et des messages de prévention sur tous les écrans géants de Paléo, par la HEAD. Sans oublier les «Frangins – Frangines et Mieli-Mélo», étudiants de la Haute Ecole de travail social de Genève, qui aiguilleront les jeunes festivaliers un peu perdus… ou trop alcoolisés.

Un brin de folie

La collaboration HES-Paléo a comme un goût de reviens-y pour bon nombre d’étudiants, comme Norton, qui avait déjà participé en 2014. Selon Laurent Essig, les participants «apprennent ce qu’ils ne peuvent pas étudier à l’école. Et souvent, la mise en pratique d’un tel projet est plus difficile que ce qu’ils pensaient. Mais chaque année, un univers différent aboutit de ces collaborations.» Le chef de projet enjoint à ses poulains d’emprunter des chemins originaux et à tout oser, tant que l’idée est réalisable. Par exemple, le bain de boue du projet fou «Mangroove» en 2009, avait créé un petit buzz mondial.

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Etudiants et professeurs ont trempé leur chemise depuis novembre 2015. Ils ont consacré une bonne partie de leur été au projet. Pour certains étudiants, la participation au Paléo était obligatoire pour obtenir des crédits dans le cadre d’un enseignement. D’autres ont même donné de leur temps hors cursus, ou sont revenus de leur propre gré.