Genre: Histoire
Qui ? Emilio Gentile
Titre: Pour ou contre César? Les religions chrétiennes face aux totalitarismes
Traduit de l’italien ­par Stéphanie Lanfranchi
Chez qui ? Aubier, 482 p.

Des rapports complexes que les Eglises chrétiennes ont entretenus avec les pouvoirs totalitaires du XXe siècle, la mémoire collective a surtout retenu la controverse sur l’attitude de Pie XII face à la Shoah et les noms de quelques protestants allemands persécutés en raison de leur résistance au nazisme, comme Martin Niemöller ou Dietrich Bonhoeffer. Mais comment les chrétiens ont-ils  pensé le raz-de-marée qui s’est alors déversé sur la démocratie libérale? C’est à ce sujet que s’attaque Emilio Gentile, dans un livre qui fait la part belle au Vatican et plus précisément à Pie XI, dont le pontificat correspond à la période étudiée, soit l’entre-deux-guerres.

Concurrents directs

Deux points aujourd’hui un peu oubliés s’avèrent alors déterminants. Le premier a trait aux rapports pour le moins tendus qu’entretiennent alors les Eglises avec la démocratie parlementaire et le sécularisme. S’agissant du Vatican, on peut même parler de guerre ouverte, amorcée à la Révolution française, aggravée au Risorgimento par la naissance de la «question romaine» (relative au statut temporel du Saint-Siège dans un Etat séculier dont Rome était devenue la capitale) et peu apaisée par l’autorisation donnée aux catholiques après 1918 de s’engager en politique. Moins affirmé en pays réformés, ce rejet est sensible aussi chez les luthériens allemands, attachés au concept d’Eglise d’Etat et en majorité hostile à la République de Weimar.

Tant le fascisme que le nazisme partagent cette haine de la démocratie et, plus confusément, de la modernité vue comme un phénomène de désagrégation et de pri­vatisation des valeurs, de montée en puissance de libertés inopportunes et de dissolution sociale. A certains égards, ils peuvent donc apparaître comme des ennemis moins redoutables alors même qu’ils poussent à l’extrême les défauts qui sont reprochés à la république séculière: sacralisation de la politique et de la nation, au détriment de la prééminence due aux valeurs transcendantes dont les Eglises se veulent les porte-parole exclusives.

Les antifascistes catholiques sont les premiers à le diagnostiquer: les cultes de la nation, de la classe, de la force et de la race sont des concurrents directs et redoutables de la religion chrétienne. C’est dans leur cercle qu’apparaît le concept de totalitarisme (qui sera repris par Mussolini) pour décrire cette ambition de s’approprier non seulement l’Etat, mais aussi les âmes des citoyens. A leurs yeux, les totalitarismes apparaissent, et c’est le deuxième point perdu de vue dans un XXIe siècle qui a l’impression de redécouvrir la force de la foi, comme des phénomènes religieux, avec leur panthéon païen, d’inspiration romaine ou teutonique, leurs rituels, et l’indéniable enthousiasme qu’ils communiquent aux foules.

Si cet aspect fait l’unanimité, tous n’en tirent pas les mêmes conséquences. Tandis que des hommes comme le fondateur du Parti populaire italien, Don Sturzo, deviennent d’irréductibles ennemis du Duce, le Vatican tente d’abord d’exploiter le succès de ce dernier à ses propres fins, comme il a d’ailleurs espéré, dans un premier temps, profiter du discrédit infligé par la révolution bolchevique à l’Eglise orthodoxe pour lui disputer les âmes russes. Pour Pie XI, Mussolini, malgré les matraques et l’huile de ricin, est un homme providentiel, qui promet de rétablir le catéchisme obligatoire à l’école et rend à l’Eglise, par les accords du Latran, des prérogatives perdues depuis le Risorgimento. C’est un marché de dupes, bien sûr, et c’est surtout le catéchisme fasciste des Balilla qu’apprendront les jeunes Italiens. Mais cela ne suffira ni à amener le pape à condamner durablement le fascisme, ni surtout à lui inspirer un discours de rejet qui tire ses idées de valeurs plus universelles que le souci de préserver les intérêts de l’Eglise et des catholiques.

Rares opposants

Les choses se présentent un peu différemment avec le nazisme, dont les théories racistes sont en opposition franche avec l’universalité du message chrétien – mais pas forcément avec des préjugés répandus jusqu’au Vatican. Là aussi, quoi qu’il en soit, c’est surtout le sort des catholiques qui semble préoccuper Pie XI, tandis qu’une partie non négligeable des protestants allemands se laisse séduire par l’idée abracadabrante d’un Christ aryen dont la race teutonne formerait, en quelque sorte, le peuple élu. Même si une majorité des luthériens commencent par s’opposer à ce qui ressemble furieusement à un néo-paganisme, l’Eglise confessante, qu’ils fondent, ne tarde pas à se diviser. Et, là comme en Italie, les opposants durables, capables de structurer une forme originale d’antifascisme chrétien, sont rares.

L’étude d’Emilio Gentile s’arrête au seuil du second conflit mondial et ne fait donc qu’effleurer l’attitude des Eglises face aux grandes persécutions antisémites. Elle permet toutefois de mieux comprendre les soubassements idéologiques qui ont conditionné, dans ce domaine, une timidité aujourd’hui bien difficile à justifier. Et, par l’attention accordée à la pensée d’antifascistes chrétiens parfois peu connus, comme le curé de campagne italien Primo Mazzolari, elle permet aussi de mieux comprendre à partir de quelles révisions déchirantes est apparu pour la première fois au lendemain de la guerre un mouvement politique chrétien authentiquement démocratique.

,