Poésie

Les heures blanches de José-Flore Tappy

La Lausannoise publie un recueil de poèmes âpre et généreux, invitant à suivre les sentiers de traverse

Le nouveau recueil de José-Flore Tappy a pour titre le nom d’une province portugaise, Trás-os-Montes, tout au nord du pays et aux confins de la Castille. Son livre s’ouvre pourtant sur l’évocation de Panagia Drosiani, l’une des plus anciennes églises chrétiennes, sur l’île grecque de Naxos. Là, postée à l’orée du recueil et aux confins de l’Europe, une «Vierge peinte/aux couleurs décaties/presque oubliée» accueille le lecteur. Image de compassion mangée par la nuit qui monte, elle fixe le vide.

L’auteure choisit de situer sa poésie loin des centres, du côté des humbles, du silence, de ce qui «s’efface», «à peine audible». «Avant la nuit», première partie de ce superbe recueil, est dédié «à Maria». Nous suivons une femme dans ses tâches quotidiennes, sa vie dédiée aux autres, à ce qui reste de «vie commune» entre les hommes. C’est le monde même que ses gestes patients, laborieux, semblent perpétuer. «On dirait qu’elle mesure/un vieux rêve à distance,/qu’elle le visite du bout des doigts.» La femme protège tout à la fois ce qui est en devenir et s’assure «que tout a bien été quitté, dans les règles,/et paré, avant l’orage».

Mère consolatrice

Comme la poétesse, ce sont d’abord les mots qu’elle «arrime», créant des «remparts de voix/contre le vent». C’est une figure réconfortante, une mère consolatrice, mais sans que cela soit dit. La poésie de José-Flore Tappy touche parce qu’elle fait le choix du pauvre, du délabré, de l’usure. Fervente, elle est ancrée dans le quotidien et les gestes simples: odeur saumâtre des clapiers de lapins, rames d’une vieille barque prises dans «dans leur étui de sel», troupeau de moutons, pommiers, pylônes…

La deuxième section du recueil, «L’heure blanche», prend la forme d’un maigre chemin, à l’aube, celui-là même que la poétesse choisit d’emprunter dans son écriture, «sentier si grêle entre les pierres,/je le rassure avec mes pieds». Puis c’est à nouveau le soir, entre chien et loup, «l’heure blanche» passée à errer près des ravines, parce que c’est là, à l’écart, dans cet entre-deux, que quelque chose résiste: une forme de silence où rien n’est tracé ni pensé d’avance. Celui qui accepte de s’y aventurer peut alors surprendre «le souffle des absents, le douloureux babil/de ceux qu’on a perdus».

La plus belle des demeures

A Trás-os-Montes, région à la beauté âcre et sèche, quelque chose se donne à entendre pour qui accepte de fuir les lumières rassurantes, la frontière entre les vivants et les absents devient perméable.

Ce livre est à l’image d’un abri de planches, d’un coin de friche inculte où le lecteur est conduit par des sentes à peine ébauchées. C’est la plus belle des demeures. La lecture de Trás-os-Montes procure joie et réconfort. Elle offre un territoire à arpenter, où l’on peut, en se perdant, renouer avec soi et avec ce qui nous dépasse.

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José-Flore Tappy signe là son huitième ouvrage, depuis Errer mortelle, qui lui valut de recevoir le premier Prix Ramuz de poésie en 1983.

Egalement traductrice de l’espagnol, elle fait paraître simultanément Psaumes pour conjurer la guerre du Costaricain Laureano Albán. Des textes rédigés en 1986 et 1987, durant les années de guerre en Amérique centrale, qu’elle avait à cœur de transmettre aux lecteurs francophones. Les mots de cet habitant de San José, prophétiques, lyriques, «célébrant la beauté miraculeuse du monde», font écho à ceux de la Lausannoise, notamment lorsqu’il écrit: «Nous rassemblons la cendre/derrière chaque vie,/et les pierres enfouies/dans la voix de nos morts,/et nous construisons avec elles/un autre silence vivant.»


José-Flore Tappy, «Trás-os-Montes», La Dogana, 112 pages

Laureano Albán, «Psaumes pour conjurer la guerre», traduit de l’espagnol par José-Flore Tappy, Bernard Guillemot, coll. Calligrammes, 80 pages

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