Genre: Roman
Qui ? Max Lobe
Titre: 39 rue de Berne
Chez qui ? Zoé, 190 p.

Son oncle l’avait averti: «Mon fils, ne te laisse jamais emporter par les manières du Blanc. Il pleure comme une femme. Et quand il ne pleure pas comme une femme, il s’en va faire de mauvaises choses avec un autre homme.» Maintenant, Dipita pleure dans sa cellule de Champ-Dollon, et les «mauvaises choses», il les a accomplies. 39 rue de Berne, précise l’éditeur, «est une œuvre de fiction»: le narrateur est le fils d’une prostituée des Pâquis à Genève. Max Lobe, lui, né au Cameroun en 1986, est arrivé en Suisse en 2004; après des études de communication au Tessin, il travaille dans le développement durable.

Du fond de sa prison, Dipita se remémore son enfance, «39, rue de Berne» où il a grandi tendrement entouré par ses «mères», travailleuses du sexe indépendantes, dignes héritières de Grisélidis Réal. Le récit alterne les épisodes tragicomiques de la vie de village en Afrique avec les aventures de la tribu des Pâquis. Dipita a beau gémir dans sa geôle, il possède un fond de dérision et d’humour, un ressort qui lui permet de rebondir. Il joue avec une langue allègre, redouble les mots, affectionne les images et réinterprète les acronymes, un peu à la manière des héros d’Ahmadou Kourouma, en moins flamboyant, plus artificiel. Ainsi le sida devient le «Syndrome Inventé (par les Blancs) pour Décourager les Amoureux». A l’adolescence, Dipita se découvre homosexuel: ce qui serait un lourd handicap dans son pays d’origine enchante ses «mères» genevoises. Hélas, son histoire d’amour tourne mal et l’envoie pour longtemps derrière les barreaux.

Sa mère, Mbila, est arrivée en Europe à l’âge de 16 ans, dans les bagages des «Philanthropes-Bienfaiteurs» auxquels l’avait confiée son frère. Piège classique: une carrière de «danseuse» devait assurer la prospérité de la famille. Mbila a bravement affronté son sort, conquis sa liberté et trouvé un Suisse pour conclure un mariage blanc, lui donner des papiers et adopter son garçon, qui s’appelle donc Dipita Rappard. Elle se débrouille aussi en dealant, allant jusqu’à impliquer l’adolescent dans son commerce. Par ailleurs, elle en veut toujours à ce frère qui l’a vendue et refuse de retourner au village. Dipita, lui, aime y passer ses vacances en écoutant les palabres animées des vieux. L’oncle est un opposant au régime corrompu du président Biya, «la Barbie de l’Elysée».

Le langage imagé de Dipita, émaillé de mots bantous, sa vision naïve et rouée du monde, son sens du pittoresque, sa bonne volonté devant une situation qui le dépasse: tous ces éléments se marient en un récit généreux et prometteur.