Eric Valli revient de loin. Cinq années de sa vie consacrées à un projet insensé, cela laisse des traces. Cinq années de travail harassant, de doutes surmontés, mais aussi d'aventures extraordinaires et de joies inoubliables. Pour en arriver aujourd'hui au moment de dévoiler le résultat et se retrouver à nouveau en proie au doute… Le film est-il bon? Va-t-il plaire? Alors qu'on imaginerait volontiers un aventurier sans peur, on sent chez le cinéaste français un immense besoin d'être rassuré. Peut-être a-t-il en mémoire la triste histoire de Claude Massot, documentariste démoralisé par l'échec de son premier film de fiction – Kabloonak, sur les traces de Robert Flaherty et de Nanook l'Eskimau – jusqu'à choisir le suicide. Heureusement, Himalaya tombe au bon moment: jamais le Tibet n'a été à ce point sujet de curiosité populaire.

Le Temps: Vous devez avoir une longue expérience de l'Himalaya pour vous être lancé dans un tel pari?

Eric Valli: J'ai 46 ans et j'en ai passé plus de quinze au Népal. Je suis ébéniste de formation, mais la découverte de ce pays a tout bouleversé. J'ai appris leur langue, je me suis mis à faire des reportages photo, des livres, des films documentaires. J'ai découvert au Dolpo une région encore intouchée: c'est une province du Népal qui se trouve derrière de hautes montagnes, proche du Tibet, mais épargnée par l'invasion des Chinois comme du tourisme. J'y ai vécu trois ans.

– Comment vous est venue cette envie de passer à la fiction?

– J'avais déjà consacré deux livres à la région, Dolpo, le pays caché et Entre Népal et Tibet. Et puis, réaliser des documentaires, c'est très bien, mais cela comporte aussi des frustrations, parce qu'on n'arrive pas à traduire certaines émotions. Or mon rapport à ce pays et à ces gens tient avant tout de l'histoire d'amour. Quand j'ai commencé par proposer un documentaire à Jacques Perrin, c'est lui qui, après m'avoir écouté, m'a dit que ce que je voulais vraiment, c'était réaliser une fiction. Il avait raison.

– Quelle sorte de producteur est-il?

– Il est formidable! Il a porté le projet de bout en bout et m'a offert une équipe de grands professionnels. Même lorsque nous étions coincés par une tempête de neige à 5000 mètres d'altitude, alors que les jours passaient et que je désespérais parce que le budget explosait, il me calmait au téléphone et me disait: «Ne t'en fais pas. Avant tout, réalise ton rêve.»

– La fiction est-elle compatible avec un certain souci d'authenticité?

– Je tenais à ce que le film ait malgré tout valeur de document, qu'il soit le plus vrai possible. J'ai travaillé à la deuxième équipe de Sept ans au Tibet, le film de Jean-Jacques Annaud, et je suis d'abord parti comme lui sur l'histoire d'Européens qui découvraient ce pays. Mais Jacques Perrin a aussitôt réagi: il ne voulait pas d'une recette appliquée, de Robert De Niro dans l'Himalaya, mais d'un film qui serait un véritable ovni, original et authentique. Alors j'ai développé une histoire à partir d'expériences de deux amis de là-bas, Tinlé, un vieux chef de caravanes, et Norbou, qui est moine et peintre. Nous avons été en contact permanent avec eux pour vérifier les moindres mots, gestes et traditions. Ma seule invention a été de lier ces deux vies.

– L'histoire donne vraiment l'impression d'être de là-bas, intemporelle…

– … et universelle, puisqu'il s'agit d'un conflit de générations, entre le respect de la tradition et le désir de la bousculer. C'est une sorte de fiction «naturelle», de western tibétain, avec des personnages comme on peut en rencontrer chez Jack London ou Joseph Conrad – même si je n'ai évidemment pas leur talent d'écriture. D'une certaine manière, mon travail de réalisateur a été de me rendre le plus transparent possible.

– N'avez-vous pas voulu témoigner d'une civilisation menacée de disparition?

– Oui, sauf que cette menace, j'en avais déjà parlé dans mes livres. Avec ce film, mon but était vraiment d'entraîner le public ailleurs, pas de parler de politique. Cela ne veut pas dire avoir une vision naïve: le pays est loin d'être idyllique, la vie y est extrêmement dure et il y a aussi des conflits, des brigands. C'est le quotidien des Dolpopas qui m'intéressait alors qu'Annaud et Scorsese avec Kundun ont plutôt abordé le Tibet du côté de ses dignitaires et de son histoire.

– N'avez-vous pas parfois eu peur de ne pas arriver au bout?

– Et comment! Je suis passé par toutes les agonies: le froid, la chaleur, les tempêtes, un dos cassé soigné par les chamans, une panique des Dolpopas, avec cuite mémorable et conseil des sages pour les convaincre de revenir, etc. En fait, j'avais surtout peur qu'ils ne se rendent pas du tout compte de la patience qu'il faut pour tourner un film, mais ils se sont montrés étonnants.

– Est-ce que vous vous voyez en «cinéaste de l'impossible», dans la lignée de Werner Herzog?

– Tout le monde me dit que j'ai commencé par le plus dur: un film en extérieurs dans des conditions précaires, avec des acteurs amateurs. Mais ce n'est pas le défi qui m'intéresse. C'est l'homme. J'ai envie de montrer la beauté, la dignité et le courage humains plutôt que le sordide. Pour mon prochain film, j'aimerais raconter une passion amoureuse, creuser le mystère des rapports entre les hommes et les femmes. C'est peut-être une autre forme de cinéma de l'impossible…