On pourrait appeler ça la chorégraphie du banc. Ils sont quatre dessus, deux garçons, deux filles. Mais, visiblement, il n’y a pas de place pour tout le monde. Ou alors, certains prennent plus de place que d’autres. C’est le cas de l’enjôleur qui fait le beau avec une donzelle de chaque côté, – une miss gracieuse, une miss musclée – et éjecte le gars le plus timide qui se console en faisant du break dance au sol. C’est ainsi dans le hip-hop, «on n’est jamais aussi fort que lorsqu’on est contrarié», observe Olivier Lefrançois, chorégraphe français invité par le festival genevois Groove’N’Move. Une manifestation qui a commencé hier et offre la très belle opportunité à une dizaine de jeunes danseurs genevois, des rois de la battle, de participer à un spectacle écrit, élaboré. Pour le moment, cette création, à découvrir jeudi prochain à Forum Meyrin, n’a pas encore de nom. Mais elle a déjà de la prestance dans ce studio de danse, ce mercredi soir de répétition.

«Adresse-toi à ceux du banc.» «Dans ta première traversée, trouve un truc énigmatique!» «Ok, vous avez des rendez-vous fixés, mais jouez dedans. Amusez-vous!» Fan de jazz et adepte du locking, ce hip-hop qui pointe des objectifs comme l’Oncle Sam sur la célèbre affiche du recrutement américain, Olivier Lefrançois n’incarne pas le typique danseur de street dance. Plutôt nerveux que musculeux, plutôt speed que chill. C’est bien. On commence tout de suite cette immersion par un minage des clichés. Et ce n’est pas fini: «Bien sûr, à Genève, les ados s’exercent au hip-hop dans le centre commercial de Balexert, près des Avanchets, donc dans un quartier populaire, mais ils viennent de tous les milieux. De plus en plus de jeunes aisés s’y mettent. Du coup, cette danse n’est plus vraiment l’expression d’une rébellion.» Cette fois, c’est Sébastien Boucher qui s’exprime. Là aussi, profil agile et pensée articulée. A Genève, c’est le pape du genre. Français d’origine, il danse le hip-hop au bout du lac depuis 1992 et a façonné des générations de jeunes adeptes, «car la transmission fait partie de la philosophie». C’est d’ailleurs ce principe de diffusion qui l’a amené à créer il y a cinq ans la première édition de Groove’N’Move, un festival qui ne propose pas que des spectacles et des battle, mais aussi «des conférences, des ateliers, des films documentaires. Tout un matériau qui prouve la diversité du domaine. Et permet au hip-hop de sortir de la rue pour se montrer dans les théâtres», explique le directeur.

Justement, ce mercredi soir, on est au théâtre, celui du Grütli, ou plutôt dans les studios du 3e étage, et les jeunes recrues, neuf sélectionnés âgés de 17 à 28 ans, répètent, répètent inlassablement sur une musique à la fois lounge et rythmée. Quand on part, vers 23h, les danseurs ont droit à leur première pause et croquent enfin un sandwich. Ambiance réjouie. Avant, ils ont enchaîné break dance, strobing, popping, taï chi chuan pop, afro-house. Une infinie variété… Passionnant d’ailleurs de les voir varier les étoffes, les rythmes, les climats, les formes. Cette séquence par exemple: ils composent une mêlée, compacte, et commencent à s’agiter, se faufiler les uns parmi les autres, en critiquant la rudesse ambiante. Un peu comme si les pendulaires des gares de Lausanne et Genève à 18h osaient dire tout haut leur pensée. Subitement, l’agitation se suspend et les emmêlés semblent projetés sur la lune. Ils évoluent au ralenti, comme sidérés, et strient leurs pas lunaires de gestes saccadés, secoués. «C’est ça le popping, souffle Sébastien Boucher, parrain attentif de la répétition. Quand ils tremblent et semblent comme possédés.»

La transe. Justement, un des spectacles phare du festival porte ce nom et travaille sur cet état particulier. «C’est la création de Fouad Boussouf, un crack du hip-hop qui a étudié les rites d’Afrique du nord permettant ces changements de conscience. Il s’est aussi intéressé à la tradition des derviches tourneurs plus contemplative, explique Sébastien Boucher. C’est très touchant, car adolescent, Fouad a plutôt rejeté ses racines pour privilégier le hip hop et aujourd’hui, il métisse cette danse dans laquelle il excelle avec une quête de ses origines.» Transe sera visible au Forum Meyrin, jeudi prochain, après la création des jeunes. Le même soir, on pourra encore voir ILL-Abilities qui promet aussi de belles émotions. «Il s’agit de cinq danseurs souffrant d’un handicap qui viennent de partout dans le monde, USA, Canada, Japon, etc et qui surmontent leur handicap à travers le hip-hop. Ils dansent chacun leur partition et une voix off, en anglais, raconte leur vie pendant leur prestation.»

C’est que le hip-hop a des valeurs. Yannick, 26 ans, un des neuf jeunes sélectionnés pour la création de cette année, en est lui-même épaté. En coup de vent, entre deux phases de répétition, il confie: «au début, à 17 ans, je suis arrivé au hip-hop pour la musique, j’adore le funk, et pour le côté visuel, le look casquette, pantalon baggy ou les graffitis. Comme j’ai grandi dans le quartier genevois de Saint-Jean, qui est assez prolo, je m’identifiais aussi à l’aspect urbain de cette danse.» Aujourd’hui, cet informaticien de gestion qui pratique le hip-hop quotidiennement, voit les choses autrement. «Maintenant, plus que la danse, ce qui me plaît, dans le hip-hop, c’est la philosophie.» C’est-à-dire? «L’histoire, les règles. Le respect des plus âgés, des artistes, le respect de son prochain.» Et la colère? La contestation? Elles font toujours partie de l’esprit? «Pas vraiment. Je trouve qu’il y a moins de colère dans le hip hop que dans le reste du monde», sourit Yannick à qui Olivier Lefrançois prédit un avenir de chorégraphe, parce que «lorsqu’il danse, il crée instantanément des relations entre les gens».

Olivier Lefrançois. Le chorégraphe invité, basé à Lyon, prend la place de Yannick et y va lui aussi de son admiration: «C’est beau ce que fait ce festival pour les jeunes. On n’a pas ça en France. Il n’existe pas une structure qui donne aux jeunes adeptes de hip-hop, à ces dieux de la battle improvisée, l’occasion de danser une pièce écrite, structurée, élaborée.» Depuis janvier dernier, l’escadron de neuf interprètes affiche cent heures de répétition et intègre avec beaucoup d’abnégation les modifications de l’artiste plutôt allumé, ses changements de cap, de ton. «J’écris les phrases chorégraphiques, oui, mais après je veux que ce soit sali. Le hip-hop trop propre, ce n’est pas du hip-hop!». Sébastien Boucher, directeur de Groove’N’Move sourit. Avec une telle personnalité, la création 2015 promet. Et le festival, réparti entre Meyrin, Plainpalais et la Jonction, s’annonce bien. Seul regret, la diminution de la subvention cantonale. «Alors que la Ville de Genève augmente son soutien au fil des années, le canton a diminué d’un tiers sa contribution et ce, malgré les différents projets de création proposés. J’espère que l’an prochain, nous pourrons obtenir des subventions nous permettant de mener à bien ces projets», appelle de ses vœux Sébastien Boucher. On le lui souhaite aussi.

Festival Groove’N’Move, jusqu’au 28 fév, Genève, infos et réservations, www.groove-n-move.ch. La création du festival a lieu le jeudi 28 février, à Forum Meyrin.