cinéma

Hirokazu Kore-eda, l’enfance du 7e art

Le cinéaste japonais Hirokazu Kore-eda n’a pas son pareil pour diriger des enfants. Dans «Tel père, tel fils», son nouveau film primé à Cannes, sur nos écrans dès mercredi prochain, il s’interroge sur les questions de filiation. Rencontre estivale, au Japon

Chigasaki, petite station balnéaire à 50 kilomètres de Tokyo. Cet été. Un quartier de petites maisons, certaines encore en bois datant d’avant la guerre, de rues tortueuses et tranquilles, où les chats sont rois… C’est là, dans une auberge typique, un ryokan au charme suranné, avec ses panneaux coulissants en croisillons de bois et papier de riz translucide, que reçoit le plus délicat des cinéastes japonais, Hirokazu Kore-eda, 51 ans.

Sa facilité déconcertante à filmer les enfants, où la grâce et l’élégance de ces derniers films, notamment Still Walking et I Wish , l’ont un peu facilement estampillé «nouveau Ozu». Mais lui s’en défend. «C’est une comparaison qu’on ne fait pas au Japon. Je ne suis pas d’accord. Je me sens plus proche d’un Mikio Naruse, par exemple.»

Pourtant, l’endroit qu’il a choisi pour cette rencontre est précisément là où Yasujiro Ozu aimait préparer ses films dans les années 1950! Printemps tardif ou Voyage à Tokyo ont été conçus ici. Un poster de la rétrospective que lui avait consacrée le Stadtkino de Bâle, en 2004, orne même l’un des murs du lobby.

«Ce n’est pas forcément à cause d’Ozu que je viens ici, nous explique Hirokazu Kore-eda. J’aime le calme de cet endroit, sa tranquillité. Pour travailler, c’est idéal. Pas de risque d’être dérangé, il n’y a même pas de connexion internet.» Et, quitte à cultiver franchement le paradoxe, il a choisi la chambre même qu’aimait occuper le réalisateur du Goût du saké : un mobilier réduit à l’essentiel avec un matelas de coton plié dans un coin, un coffre pour ranger couvertures et kimonos dans un autre, et une petite table basse. Au sol, des post-it de toutes les couleurs, couverts de notes, témoignent que Kore-eda n’est pas ici en villégiature. Depuis quelques années, il a pris l’habitude d’y passer une semaine pour travailler la structure de ses prochains films.

Mais s’il s’est retiré au calme, c’est qu’il est la nouvelle coqueluche du pays depuis le dernier Festival de Cannes, où son nouveau film, Tel père, tel fils , a remporté le Prix du jury, manquant de peu, selon la rumeur, la Palme d’or. Le film a d’ailleurs tellement ému son président, Steven Spielberg, que ce dernier en a, depuis, acheté les droits en vue d’en tirer un remake.

Tel père, tel fils , c’est la très belle histoire de deux couples, une famille bourgeoise tokyoïte et une autre de la banlieue, plus modeste, qui découvrent que leurs petits garçons, âgés de 6 ans, ne sont pas le fruit de leurs entrailles: les enfants ont été échangés à leur naissance, et l’administration de l’hôpital les encourage à régulariser la situation en récupérant leur fils biologique.

Là où La Vie est un long fleuve tranquille d’Etienne Chatiliez livrait, sur le même principe, une comédie féroce, Kore-eda en profite plutôt pour interroger, avec un tact infini, ce qui fait qu’un homme est père. Est-ce le lien du sang? Le temps passé avec son enfant? L’éducation?

Depuis l’inoubliable Nobody Knows , en 2004, où quatre frères et sœurs étaient abandonnés dans un appartement de Tokyo par une mère irresponsable, on sait que Kore-eda filme les enfants comme personne, qu’il n’a pas son pareil pour capter leur innocence, leurs rires ou cette petite étincelle d’insouciance dans le regard. Il en fournit ici une nouvelle preuve.

«Dans les années 1930-1950, c’était Hiroshi Shimizu le spécialiste des enfants au cinéma. On raconte qu’il s’amusait d’abord avec ses jeunes interprètes, avant de sortir du cadre pour les filmer dans la continuité. C’est cette méthode que j’avais adoptée dans Nobody Knows .» Depuis, la technique Kore-eda s’est affinée. Après un round d’observation avec ses jeunes acteurs, il en garde certaines expressions et des aspects de leur comportement pour les inclure au personnage. «J’aime les laisser libres, même s’il y avait beaucoup de bagarres sur le plateau d’I Wish , avec des nez qui saignaient presque tous les jours, ajoute-t-il en riant. On débute, on se jauge, jusqu’à devenir assez proche pour se donner des surnoms. A partir de là, je peux commencer à anticiper leurs réactions, comprendre leur fonctionnement. J’essaie aussi de garder contact avec eux par la suite. Je m’en sens un peu responsable après les avoir propulsés dans ce monde…»

Par le passé, l’œuvre de Kore-eda ressemblait à un long questionnement sur la mort, le deuil et le temps qui s’écoule. Qu’on se souvienne d’After Life , son deuxième film à être distribué en Suisse, en 2000, avec ces défunts qui regardaient leur vie à l’aide de flash-back; du tragique Nobody Knows ou encore de Still Walking , portrait tout en finesse d’une famille marquée par un deuil ancien. Des préoccupations aujour­d’hui reléguées à l’arrière-plan. «Je suis devenu papa il y a six ans, et avec la mort de mon père quelques années auparavant, ça a bouleversé ma place dans la généalogie familiale.» Le voilà donc focalisé sur les histoires de famille, comme avec sa récente série télé, Going My Home , plus axée sur l’humour qu’à l’accoutumée, et même teintée de fantastique. Mais toujours avec un gros coup de zoom sur les enfants. Un juste retour aux sources, après tout, puisque son tout premier film, un documentaire, en 1989, traitait déjà d’une classe d’une école primaire.

En fait, le cinéma est arrivé à l’improviste chez Kore-eda, qui se destinait à une carrière d’écrivain. «Je m’ennuyais tellement à l’université que je séchais les cours pour aller voir des films. Je pouvais rester toute une journée dans une salle, à découvrir ceux de Rossellini, Cassavetes ou Truffaut. Mais c’est avec Fellini que j’ai vraiment ressenti la présence du réalisateur et que j’ai trouvé ma vocation.» OK, fan de Fellini, on voit la filiation. Là où le cinéaste nippon étonne, c’est lorsqu’on le surprend à ses bureaux de Tokyo, où il nous avait proposé de poursuivre l’entretien quelques jours plus tard, face à une impressionnante collection de figurines de Frankenstein. La créature, donc. Grandes, minuscules, articulées ou mécaniques, il doit en avoir près de 150 trônant sur quelques étagères. «L’histoire de cette créature me touche beaucoup. J’adore la première version des années 1930, mais aussi celle avec Robert De Niro. J’aimerais en réaliser une un jour. En 2005, j’étais même sur le point de tourner un film basé sur un conte japonais similaire. L’histoire d’un samouraï devenu poète-troubadour dont l’amant meurt. Il le fait revenir d’entre les morts, mais finit par le rejeter parce qu’il est devenu un monstre laid et puant.»

Le film ne se fera pas. Sujet pas assez personnel pour Kore-eda? Car finalement, son obsession première ne serait-elle pas de développer avant tout une relation intime avec ses personnages? D’y insuffler beaucoup de lui-même?

Dans Air Doll , lorsque le vendeur du vidéo club prend sous son aile cette poupée gonflable qui s’anime et qu’il lui conseille des films pour découvrir le monde, ce sont ses favoris que cite Kore-eda: Mary à tout prix , Plein Soleil , La Planète des singes Dans Going My Home , lorsque le héros ne parvient pas à fermer la bouche du corps de son père, avant de fermer son cercueil, c’est précisément l’enterrement de son papa qu’il raconte. L’idée de Tel père, tel fils lui est d’ailleurs venue de sa fille. «Elle avait alors 4 ans, j’étais souvent absent et il y avait beaucoup de tension à la maison. Quand on jouait ensemble et que je devais la quitter pour aller travailler, il lui arrivait de me dire sur un ton de reproche: «Ah oui, je m’en doutais». C’est là que j’ai commencé à me demander si on devient père à cause du temps passé avec son enfant, ou si on l’est de toute façon par le sang.»

Surtout, c’est la troisième fois qu’un Ryota est le héros d’un de ses films, un nom qu’il sort de son chapeau à chaque fois qu’il veut évoquer sa propre personnalité. Et pas forcément les bons côtés. «Ryota, en japonais, signifie «beaucoup de bonté», explique-t-il avec ironie. Celui de Still Walking n’était pas quelqu’un de très généreux, il disait beaucoup de mal des autres. Dans Going My Home , il était immature. Et dans Tel père, tel fils , il méprise facilement son prochain (il rit). Pour moi, c’est une manière de me moquer de mes défauts. De m’en excuser, aussi. Naruse savait faire preuve de pardon envers les travers de ses personnages, il avait un regard très doux à ce propos. Ozu, lui, était nettement plus cruel avec eux.»

Lorsque, à la fin de Tel père, tel fils – sans rien dévoiler de l’intrigue –, Ryota avoue à son fils, 6 ans, qu’il a été un mauvais père durant toutes ces années, la scène renvoie forcément à Kore-eda et sa propre fille du même âge. En une seconde, le film prend alors les airs d’une formidable déclaration d’amour que le cinéaste adresse à son enfant, lui demandant pardon d’avoir été si peu présent pendant toutes ces années. Et la naissance que le film raconte par petites touches magiques – celle d’un père d’abord persuadé d’être incapable d’amour pour ce fils qui n’est pas le sien – de devenir encore plus bouleversante.

«Je séchais les cours pour aller voir des films de Rossellini, Cassavetes ou Truffaut. Mais c’est avec Fellini que j’ai trouvé ma vocation»

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