Matthew Carr. La Mécanique infernale. L'Histoire du XXe siècle à travers le terrorisme. Unknown Soldiers. Trad. d'Agnès Michaux. Héloïse d'Ormesson. 560 p.

Il ne manque pas de livres sur le terrorisme et son histoire. Celui-ci a l'avantage de décrire chronologiquement et de manière très claire un phénomène qui, selon son auteur, est apparu dans la forme que nous lui connaissons aujourd'hui durant la deuxième partie du XIXe siècle en Russie: l'organisation révolutionnaire La Volonté du peuple (Narodnaya Volya) a harcelé le régime autocrate jusqu'à parvenir à assassiner publiquement le tsar Alexandre II (lire le SC du 17.05.2008).

La Mécanique infernale est dû au journaliste britannique Matthew Carr, qui collabore notamment à l'Observer, au Guardian et à la BBC. Il a entre autres couvert pour ces médias le conflit israélo-palestinien, qui l'a mis en contact tant avec le terrorisme palestinien qu'avec la terreur d'Etat pratiquée en retour par les dirigeants israéliens. A moins que, selon la définition la plus courante au Moyen-Orient, il ne s'agisse d'un combat entre un Etat «terroriste» - Israël - et des «organisations de résistance». Ceux que les régimes en place qualifient de terroristes rejettent d'ailleurs tous cette appellation et se définissent comme «combattants de la liberté», «guérilleros», «révolutionnaires» ou encore «soldats».

Problème de définition donc. Les auteurs se sont écharpés sur le sujet. Et les Nations unies ne sont jamais parvenues à un consensus. Carr ne prétend pas trancher. Mais il refuse de qualifier de terrorisme les actes de terreur des Etats, même s'ils sont d'une intensité bien supérieure à ceux des groupes dont il décrit les actions dans ce livre. Ce dont il s'agit ici, c'est d'une «technique singulière de violence révolutionnaire», dont l'essence est «l'utilisation de la violence contre des cibles symboliques dans le but de parvenir à une victoire, plus politique que militaire, sur un régime ou un gouvernement particulier».

Muni de ce viatique théorique, Carr retrace notamment les actions terroristes des anarchistes à la fin du XIXe siècle, les attentats irlandais dès 1919, les guérillas urbaines en Amérique du Sud, les explosions post-soixante-huitardes en Allemagne et en Italie, les actions anticoloniales, les avions détournés par des groupes palestiniens et bien sûr le sommet d'intensité et d'horreur qu'a constitué l'événement du 11 septembre 2001.

Carr ne justifie aucun de ces actes de terreur. Mais il souligne que la plupart d'entre eux n'ont pas été gratuits: ils ont visé des objectifs politiques précis et largement partagés. Durant les guerres anticoloniales notamment, les «terroristes» ont contribué à l'émancipation de peuples asservis. On ne songe pas aujourd'hui à le leur reprocher. Le premier ministre israélien Menahem Begin et le président égyptien Anouar el-Sadate ont reçu le Prix Nobel de la paix après avoir tous deux combattu les Britanniques de manière violente. Quant à Nelson Mandela, il est devenu président de l'Afrique du Sud après avoir été détenu pour actions terroristes.

Même si, Carr le souligne, la destruction des Twin Towers et de leurs occupants a été largement réprouvée dans le monde musulman, Oussama ben Laden sera-t-il un jour, à son tour, héroïsé? Le meilleur moyen de le permettre, selon le journaliste, est de diaboliser l'islam comme le font, malgré leurs dénégations, les néo-conservateurs américains, et de poursuivre en Irak la création d'un Etat satellite. Les sociétés qui souhaitent sérieusement éliminer ou réduire une telle violence, estime Matthew Carr, doivent en envisager toutes les causes, ainsi que les doléances qui l'inspirent, et accepter de partager la responsabilité des actes terroristes même les plus ostensiblement «mauvais». C'est certainement beaucoup demander aux familles des victimes et à tous ceux qui, dans le monde, redoutent de nouveaux attentats.