Hélène Carrère d'Encausse. Alexandre II. Le Printemps de la Russie. Fayard. 522 p.

En 1864, Abraham Lincoln proclame la fin de l'esclavage aux Etats-Unis. Un an plus tard, il est assassiné. En 1861, le tsar Alexandre II met fin au servage en Russie; c'est le début d'une profonde réforme sociale et politique du pays.

Mais le 1er mars 1881, il a lui aussi rendez-vous avec une mort violente, déchiqueté en public par une bombe lancée par un terroriste agissant «au nom du peuple».

Tous deux sont morts victimes de leur audace. Mais si Lincoln est entré immédiatement dans le panthéon américain, Alexandre II n'a jamais été l'objet d'une pieuse vénération. Dans son dernier livre, Hélène Carrère d'Encausse veut lui rendre justice. Cette biographie, essentiellement politique, retrace un règne voué aux réformes internes, parallèlement à la restauration de la puissance de la Russie sur la scène européenne.

Quand il monte sur le trône en 1855, Alexandre II doit d'abord faire face à un désastre: la guerre de Crimée que vient de perdre son père Nicolas Ier a fait déchoir la Russie de son statut de puissance.

Très rapidement, le nouveau tsar diagnostique que la débâcle est due à l'état d'arriération du pays par rapport aux pays occidentaux. L'économie étouffe sous un régime qui laisse très peu de place à l'initiative; les infrastructures sont insuffisantes; l'armée est sous-équipée et mal organisée. Et surtout, la paysannerie et l'ensemble de la Russie sont figés par le servage, qui a disparu partout ailleurs en Europe. Quant aux élites, elles sont paralysées par la répression féroce qui guettait les esprits trop libres sous la tutelle des précédents tsars.

On a pu reprocher à Alexandre II de ne pas avoir mené jusqu'au bout la logique de l'abolition du servage puisque la plus grande partie des terres sont restées dans les mains de leurs propriétaires. Les paysans ont vainement attendu une réforme agraire qui les aurait vraiment émancipés. Le geste était malgré tout spectaculaire et inattendu de la part d'un tsar à qui son père, sur son lit de mort, n'avait laissé qu'une consigne: «Tout tenir».

Alexandre II ne douta certes jamais que l'autocratie devait être maintenue, et c'est précisément pour la sauver qu'il s'en servit pour réformer «d'en haut». Son zèle réformateur s'est exprimé avec vigueur, surtout au début de son règne. Comme le note Hélène Carrère d'Encausse, «en l'espace de ces années 1861-1866, toutes les structures d'autorité - à l'exception du sommet de l'Etat - et l'ordre social existant se trouvent profondément transformés».

Une réforme judiciaire a notamment aboli les châtiments corporels et la marque imposée aux condamnés; des institutions locales - les zemstvos -, composées d'élus de toutes les classes sociales, furent créées; l'enseignement fut étoffé et ouvert à un plus grand nombre de personnes (notamment aux femmes); la construction de nombreuses lignes de chemin de fer favorisa l'essor de l'industrie et du commerce...

Peu avant son assassinat, Alexandre II était sur le point de parachever son œuvre en donnant à la Russie une ébauche de constitution, mais son fils, Alexandre III, ne signa pas le décret.

Le cours de l'histoire russe aurait peut-être été autre s'il avait franchi le pas, plutôt que de se concentrer presque exclusivement sur le développement économique. C'est en tout cas ce qu'avance Hélène Carrère d'Encausse en guise de conclusion: «Le 1er mars 1881, après la mort du Libérateur gisant déchiqueté sur le pavé de Saint-Pétersbourg, c'est aussi l'espoir de voir la Russie avancer sur la voie de la modernité européenne sans traumatisme, sans épisodes meurtriers, qui a pris fin. Le sang versé ce jour-là préfigure, même si rien n'est jamais écrit, les années de plomb, de sang et de terreur du siècle qui vient de se refermer. En 2008 encore, la Russie constate combien il est difficile de réformer.»