Henry Gidel. Marie Curie. Coll. Grandes biographies. Flammarion. 384 p.

De François Balibar à Robert Reid en passant par Françoise Giroud ou Laurent Lemire, Marie Curie a suscité, comme on s'en doute, de nombreuses vocations de biographe. S'appuyant sur ces travaux et sur certains documents de première main - comme les carnets de dépenses de la physicienne, où elle notait jusqu'au moindre pourboire - Henry Gidel, à qui l'on doit déjà de nombreuses biographies, notamment de Feydeau, de Cocteau, de Coco Chanel, de Picasso et de Sarah Bernhardt, livre un récit de style journalistique de la vie de la découvreuse du radium.

L'œuvre de Marie Curie est particulièrement admirable, insiste Gidel, parce qu'elle est le fait d'une femme, à une époque où on ne laissait guère aux femmes l'occasion d'exprimer leurs talents intellectuels. Pour elles, les études secondaires comprenaient bien plus de cours d'économie domestique que de mathématiques et de sciences en général. Jusqu'en 1867, date de l'entrée à l'université parisienne de la première femme, les portes des études supérieures leur étaient fermées. En 1891, lorsque Marie Curie arrive à la faculté des sciences, en tout et pour tout 23 jeunes filles sont inscrites, sur un total de 1825 étudiants.

Sans jamais s'engager dans des mouvements féministes, la physicienne et chimiste a dû se battre durant toute sa carrière contre les préjugés sexistes. Elle se trace, au début des années 1890, une voie: elle va préparer son doctorat puis devenir professeur de Faculté en titre et bénéficiera d'un laboratoire pour réaliser ses expériences. Un plan qui paraît aujourd'hui banal. Sauf qu'en 1897 aucune femme en France n'est jamais parvenue à décrocher ce titre et ces avantages. Or, ni les embûches ni les moqueries n'ont jamais fait douter Marie Curie de son destin de scientifique de haut vol.

Les vexations, énumérées par Henry Gidel, ont été nombreuses. Son travail a été reconnu par une grande partie de la communauté scientifique. C'est ainsi qu'elle a tôt été lauréate du substantiel Prix Gegner pour la récompenser de ses découvertes sur le magnétisme des métaux et sur la radioactivité. Pourtant, la formulation du comité est bien condescendante: «Il paraît résulter de ce travail curieux que les propriétés de la pechblende seraient attribuables à un nouveau corps simple. Quel que soit l'avenir de cette vue scientifique, les recherches de Mme Curie méritent les encouragements.»

Plus surprenant encore, c'est à Pierre Curie qu'on écrit pour l'informer que sa femme a gagné le prix: «Je vous félicite très sincèrement et vous prie de présenter mes respectueux compliments à votre femme», dit Henri Becquerel. Plus généralement, les découvertes du couple ont longtemps été attribuées à Pierre, alors que Marie a joué un rôle déterminant dans leurs recherches.

Autre anecdote: après la mort de Pierre, lorsque Marie reprend son poste à la Sorbonne, les lecteurs des journaux découvrent des formules de ce genre: «La veuve de l'illustre savant mort tragiquement». Il faut dire que c'est la première fois, Marie Curie est coutumière de ce genre de premières fois, qu'une femme donne un cours à la Sorbonne. C'est probablement aussi parce qu'elle était une femme qu'elle a subi une campagne de presse féroce lors de sa liaison avec un homme marié et père de famille.

Et puis, il y a les Nobel. Marie Curie n'a pas été seulement la première femme a l'avoir reçu, mais elle a aussi été l'unique scientifique à en avoir reçu deux - le deuxième après la mort de son mari. Les préjugés ne sont pas morts. Mais la reconnaissance ne pouvait qu'être au rendez-vous au terme d'une œuvre qui a marqué si fortement l'histoire des sciences.