C'est une histoire de fous, à la mode balkanique. Avec son pesant de désespoir, ses fausses envolées utopiques et ses vrais atterrissages à la sauvette. Le Colonel-Oiseau du Bulgare Hristo Boytchev est une parabole forte, mise en chair et en âme pour la première fois en français par Didier Bezace, et portée par des acteurs superbement déroutés, Jacques Bonnafé et André Marcon en tête.

L'autodérision, cette vitamine qui mêle désespoir et vitalité, est le moteur du Colonel-Oiseau. Tout se joue au monastère des «40 Saints Martyrs», asile de fous perdu dans une montagne hantée par les loups. En Avignon, un homme descend les marches du Cloître des Carmes, pose sa valise sur scène, tout en évoquant le complexe d'Hamlet, ce «être ou ne pas être» qui prend dans le contexte balkanique une forte résonance. C'est Jacques Bonnafé, qui joue le psychiatre. Le voilà qui pénètre dans l'hôpital. Premier saisissement: sur des lits de fer, des hommes à chapeaux mous cuvent leur vague à l'âme. L'un se prend pour une taupe, l'autre déplore sa virilité perdue, un autre encore se dit atteint de surdité. Ce qui ne l'empêche pas de réciter à haute voix les informations débitées chaque soir par la speakerine sur un téléviseur privé de son. Et voilà qu'entre deux nouvelles bosniaques, un messie galonné débarque: c'est le colonel Fétissov (André Marcon), un ex de l'Union soviétique. Il se dit porteur d'un grand projet: l'indépendance politique pour sa petite troupe de givrés, avec la bénédiction de l'ONU et de l'OTAN; puis cap sur Strasbourg, histoire de bénéficier de l'onction du Parlement européen.

Enoncé ainsi, le propos paraît transparent et il le serait sans doute, si l'auteur ne pipait pas systématiquement les dés. Ainsi la glorification du chef providentiel est balayée par la disparition finale du Colonel-Oiseau. Ainsi encore l'idéalisation de l'Occident finit par voler en éclats. Quant au discours autoflagellant, il se révèle rapidement pour ce qu'il est: une rhétorique affirmative. Même si cette affirmation-là est désenchantée et fondamentalement solitaire.

L'intérêt du texte est donc bien de poser les termes du désenchantement, sans céder à la caricature. Et celui de la mise en scène d'insuffler à cette poétique fataliste une émotion jamais racoleuse. Aux Carmes, le plateau en forme de carrousel tourne joliment, un petit tour pour s'étourdir et puis tout recommence. Chaque personnage finit alors au garde-à-vous de la fatalité.

A. Df

Avignon. Cloître des Carmes, jusqu'au 20 juillet. Tél. 0033/490 14 14 14.