Robert Muchembled. Une Histoire de la violence. Seuil, 502 p.

En Europe occidentale, on enregistre aujourd'hui en moyenne un meurtre pour 100000 habitants. C'est cent fois moins qu'au XIIIe siècle, période durant laquelle la violence était banalisée. Robert Muchembled, qui étudie les phénomènes de violence depuis quarante ans, explique dans ce livre de synthèse comment ce reflux spectaculaire a été rendu possible.

Pour bien comprendre cette évolution, il faut d'abord prendre acte de ce qui ne change pas: l'acte meurtrier ne concerne que marginalement les femmes (environ 10%) et est commis surtout, aujourd'hui comme hier, par de jeunes mâles entre 20 et 30 ans. Au Moyen Age, mais aussi, d'une autre manière, dans les banlieues du XXIe siècle, la violence découle d'un processus trop lent d'insertion des jeunes dans la société, ce qui exacerbe la concurrence entre pairs. Vers 1530, La Civilité puérile d'Erasme et Le Courtisan de Castiglione pointaient déjà cette génération dans leurs prescriptions.

L'ouvrage de Robert Muchembled part donc d'une époque où la violence était vécue presque comme une fatalité, bénéficiant d'une tolérance certaine de la part de la société et de la justice. Souvent ritualisée, elle s'appuyait, chez les aristocrates avec leurs épées comme chez les paysans avec leurs couteaux, sur un code de l'honneur pointilleux et terriblement sanguinaire.

La première rupture, selon Muchembled, intervient vers 1650, «lorsque s'affirme dans toute l'Europe meurtrie par d'interminables guerres une intense dévaluation de la vue du sang. A partir de ce moment, la «fabrique» occidentale refaçonne les comportements individuels volontiers brutaux, en particulier chez les jeunes, par un système de normes et de règles de politesse qui dévalorise les affrontements en armes, les codes de vengeance personnelle, la rudesse des rapports hiérarchiques et la dureté des relations entre sexes ou classes d'âge. Il en résulte au fil des siècles une véritable transformation de la sensibilité collective face à l'homicide, qui aboutit finalement à en faire un puissant tabou au cours de l'époque industrielle.»

Des peines de plus en plus lourdes contre les auteurs d'actes de violence et un encadrement social de plus en plus serré ont permis cette évolution. Le système vindicatoire est remplacé par la justice qui se charge d'infliger des réparations proportionnelles tout en intimidant les candidats à la transgression. L'agressivité masculine n'est cependant pas combattue. Elle est plutôt redirigée vers les guerres, au service du prince puis de la nation. Le mécanisme a tendance pourtant à se gripper dans les périodes de paix et de forte croissance démographique qui augmentent les difficultés d'insertion des jeunes.

L'Europe ne connaît plus de guerre sur son sol depuis 1945. Faut-il y voir la raison d'une nette recrudescence de la violence depuis les années 1960? Robert Muchembled avance cette hypothèse. L'exutoire de la guerre patriotique légitime ayant disparu, la combativité juvénile que la civilisation occidentale n'a jamais voulu totalement éradiquer trouve de nouvelles formes d'expression. «Ce déséquilibre récent de plus en plus marqué est probablement l'une des principales causes, avec le chômage, d'une poussée d'exaspération bien visible parmi les adolescents. L'absence de grande menace de destruction sert de toile de fond à un retour du refoulé dans les secteurs les plus défavorisés des sociétés du Vieux Continent.»

A noter aussi dans ce livre passionnant un chapitre consacré au récit noir et au roman policier. Muchembled voit dans leur naissance une manière de faire sortir le goût du sang de la réalité pour le faire entrer dans l'imaginaire, avec pour résultat de pacifier les mœurs des lecteurs.