architecture

Histoire de minarets

Dans la foulée de l’initiative anti-minarets, on a beaucoup spéculé sur le sens des minarets, pas toujours à très bon escient. L’histoire de leur apparition dans les premiers temps de l’islam met en évidence une fonction à la fois utilitaire, esthétique et sacrée

«Dieu est le plus grand. Il n’y a de vraie divinité que Dieu…» L’appel à la prière est apparu, selon la tradition, au tout début de l’islam. Les croyants se réunissaient, explique l’historien de l’art et de l’architecture Henri Stierlin, dans la cour de la maison de Mahomet à Médine. Cette cour avait été pourvue d’un avant-toit sous lequel s’abriter du soleil. On y avait également édifié, contre un mur tracé au départ dans la perpendiculaire de la direction de Jérusalem puis réorienté vers La Mecque, une niche indiquant la direction de la prière et une petite estrade de bois d’où le Prophète s’adressait à ses disciples, formes premières du mihrab et du minbar qu’on retrouve dans toutes les mosquées.

C’est du toit de cette maison que Bilal l’Abyssin aurait lancé le premier appel à la prière. Fidèle compagnon du Prophète, Bilal est un personnage charnière. Esclave, mais pas n’importe lequel puisque c’est à lui qu’était confiée la charge de garder le temple des idoles – la Kaaba – de La Mecque, il est réputé avoir été soumis à la torture par son maître après sa conversion à l’islam et sauvé grâce à son rachat par Abou Bakr, le beau-père de Mahomet. Après la conquête de La Mecque, il aurait été le seul autorisé à pénétrer dans la Kaaba avec le Prophète pour en éliminer les idoles – avant de monter sur le monument pour appeler les croyants.

Une belle tradition, que Rachid Benzine *, politologue et chercheur en herméneutique du Coran, juge toutefois inexacte: les premiers croyants étaient trop peu nombreux pour avoir besoin d’un crieur pour les inviter à se réunir.

Les premiers grands monuments de l’Islam sont édifiés sans minaret. L’un des plus célèbres – et des mieux conservés –, le Dôme du Rocher à Jérusalem, est construit au tout début du VIIe siècle, à un moment où le centre de l’empire considérable conquis par les Arabes après la mort du Prophète s’est déplacé en Syrie et où la révolte gronde à La Mecque. Le calife Abd al-Malik conçoit à Jérusalem un centre de pèlerinage de substitution autour du rocher sur lequel Mahomet est réputé avoir été transporté avant de monter aux cieux contempler la face de Dieu. La construction est fortement inspirée par l’architecture byzantine. Et réalisée par des architectes byzantins, comme la première mosquée d’Al-Aqsa, en contrebas. Ni l’une ni l’autre ne possède de minaret.

Naissance syrienne

La grande mosquée des Omeyyades, à Damas, érigée entre 707 et 714, en a-t-elle comporté un dès l’origine? Une chose est sûre: construite sur un emplacement où l’avaient précédée un temple dédié à Zeus Damascène puis une basilique de Saint-Jean Baptiste, elle reste très influencée par l’architecture religieuse byzantine dont elle a notamment imité les riches mosaïques sur fond d’or.

C’est à 145 km au sud de Damas, à Bosra, qu’on trouve la première trace écrite attestant l’existence d’un minaret. L’inscription date de 724 et attribue la construction de cet édifice au calife omeyyade Yazid II. Le mot employé: ma’dhana renvoie à l’adhan, l’appel à la prière. Mais un autre terme vient assez vite s’y superposer, manara, qui désigne une tour de vigie, pourvue ou non d’un feu allumé. L’allusion sera même développée dans des textes qui comparent expressément le minaret à un phare. C’est d’ailleurs, veut la tradition, sur le modèle du célèbre phare d’Alexandrie qu’est édifié, en 836, le minaret de la grande mosquée de Kairouan.

C’est un édifice de 35 m de hauteur, supporté par six étages d’escaliers internes. Sa forme inspirera de nombreux minarets dans le Maghreb et en Andalousie – dont celui de la grande mosquée de Cordoue, qui sera transformée sans rupture de style en clocher à la Renaissance.

L’apparition du minaret en ­Syrie a conduit à spéculer sur une possible origine chrétienne: les églises syriaques, qui y sont nombreuses, possèdent, note Henri Stierlin, des tours surélevées où un espace est ménagé pour qu’un homme puisse s’y tenir. C’est lui qui appelle les fidèles aux cérémonies religieuses, vraisemblablement avec un tambour de bois.

Que cette filiation soit vérifiée ou non, une chose est sûre: l’architecture religieuse musulmane des premiers siècles se coule dans les traditions des pays où elle surgit. De pierre taillée dans le monde byzantin. De brique crue ou cuite dans la sphère mésopotamienne où va se déplacer le califat sous la dynastie des Abbassides à partir de la fin du VIIIe siècle. C’est là que le minaret va évoluer vers la forme octogonale ou circulaire qui nous est la plus familière, là aussi qu’il va s’affirmer comme une tour détachée des édifices religieux qu’il accompagne – mosquée, madrasa (école) ou mausolée. En se rattachant, si l’on en croit l’un des plus prestigieux monuments de cette époque, à une autre tradition encore: celle des ziggourats. Le minaret de la grande mosquée de Samarra, le Malawiya, édifié autour de 850, reproduit la structure hélicoïdale de ces tours mésopotamiennes, tout comme celui de la mosquée Ibn Touloun, construite au Caire à la fin de IXe siècle.

Eclosion de minarets

La brique, ornementée ou revêtue de céramique, sert de matériau à toute une éclosion de monuments religieux de l’Iran à l’Ouzbékistan et à l’Inde. Le minaret est désormais un élément omniprésent; les Timourides, qui dominent la région au XVe siècle, le multiplient, en plantant jusqu’à huit ou dix par mosquée. Le retour de la pierre se fait à partir du XIe siècle avec les Turcs seldjoukides, puis ottomans. Sous le règne de ces derniers, le minaret s’affirmera sous la forme aujourd’hui classique du fût cylindrique. Ses concepteurs s’affrontent sur la capacité de faire toujours plus mince, toujours plus élancé, conférant de la légèreté à l’édifice de la mosquée.

Si l’on excepte leur fonction première de support pour l’appel à la prière, les textes sont peu bavards sur le sens à donner à ces constructions. Quelques récits de voyageurs attestent, relève Henri Stierlin, qu’elles remplissent, dans les plaines de Mésopotamie ou d’Ouzbékistan, une fonction analogue à celle d’un phare, fonction d’autant plus importante qu’on y reste fondamentalement nomade. Perçu de loin, le minaret permet de s’orienter. Il porte aussi au croyant le message rassurant qu’il est en pays ami. Il balise, en somme, la terre d’Islam, comme les clochers des cathédrales ont rythmé les paysages du monde chrétien.

La sophistication architecturale croissante des minarets, estime de son côté Rachid Benzine, s’accompagne de nouvelles significations symboliques: l’élévation de l’homme vers Dieu, ou, comme un doigt levé, l’unicité de Dieu.

Toujours plus haut

Certains minarets sont plus clairement porteurs d’une affirmation du pouvoir de l’islam. C’est le cas des quatre minarets dont Mehmet II a flanqué la basilique Sainte-Sophie, transformée en mosquée de la Sainte-Sagesse après la conquête de Constantinople en 1453. Ou du Qutub Minar, «tour de la victoire» de 80 mètres de haut édifié à Delhi dès 1199 par le premier souverain musulman de la ville.

Les constructions plus récentes poussent plus loin vers le ciel, dans une concurrence vers la hauteur maximale qui peut sembler assez profane. La palme est actuellement détenue par la mosquée Hassan II de Casablanca, avec son minaret de 210 m de haut, mais l’Algérie la talonne avec un projet de mosquée géante accompagnée d’un minaret de 215 m.

* Coauteur de Les minarets de la discorde, publié sous la direction de Patrick Haenni et Stéphane Lathion, Infolio.

Publicité