Une adresse relevée dans une librairie

Jessica Meller, 17 ans, Môtiers (NE)

Voyage sur un banc a été écrit sur l'ordinateur familial à partir de passages anciens du journal que Jessica Meller tient depuis l'âge de onze-douze ans. Pour savoir si cette histoire d'une centaine de pages valait quelque chose, elle a envoyé au printemps 2000 un tirage papier à cinq ou six éditeurs (notamment L'Age d'Homme, L'Aire, Zoé) dont elle avait relevé l'adresse à la librairie Soleil d'encre de Fleurier. Quelques semaines plus tard, Marlyse Pietri lui a téléphoné pour lui dire son intérêt, mais aussi la nécessité de retravailler son texte: «Je l'avais écrit pour me défouler, il fallait le rendre compréhensible au lecteur. Marlyse Pietri m'a dit ce qui n'allait pas et m'a laissé chercher: c'est seulement tout à la fin que j'ai eu l'idée de donner un titre à chaque fragment pour servir de fil conducteur.» Quel effet cela lui fait-il d'être publiée? «Au début, c'était l'extase, j'étais trop contente, maintenant je me sens bizarre et j'ai un peu peur», reconnaît-elle dans un souffle.

Marlyse Pietri, Editions Zoé

Après Ivan Farron, Anne Brécart ou Nicolas Couchepin (qui a publié son deuxième livre à l'automne dernier), Jessica Meller fait partie des débutants révélés par Zoé. «Il est important de chercher de nouveaux auteurs, car n'importe quel jour peut naître un Dante! Les publier est un plaisir et une stimulation dans l'exercice de notre métier, la preuve que la littérature continue et qu'on participe à son existence. Je n'avais jamais reçu de manuscrit d'auteur si jeune (en Suisse, je ne vois d'ailleurs pas d'autre exemple que celui d'Anne-Lise Grobéty). Le texte a connu d'importants remaniements mais, à chaque fois, c'est l'auteur qui a trouvé la solution. Ecouter l'auteur, ne pas s'imposer permet d'instaurer une relation de confiance qui nécessite du temps. Ce manuscrit m'a séduite par la justesse de ce qu'il dit sur l'adolescence, mais il fallait dépasser le stade du déferlement pour que le lecteur puisse entrer dans le texte. C'est un premier livre, mais je pense que Jessica Meller en écrira d'autres.»

La caution des auteurs «maison»

Laurent Schweizer, 34 ans, Genève et Zurich

En 1995, déjà, le manuscrit de Naso lituratus s'est promené chez une vingtaine d'éditeurs parisiens. Deux ans plus tard, corrigé, il a reçu un accueil encore plus froid. Il a fallu la caution de deux auteurs «maison» pour que Actes Sud mesure l'intérêt de ce premier roman ambitieux. Le prestigieux Paul Nizon et Malika Wagner avaient été séduits par une lecture de l'auteur à Loèche. Le jeune avocat genevois, totalement ignorant des mœurs du «milieu littéraire», a ainsi pris la mesure de tout l'aléatoire des refus. «J'aurais continué pendant vingt ans, s'il avait fallu», affirme-t-il. Il tenait à être publié en France (et en Allemagne pour la traduction qu'il supervise lui-même), pour se confronter à l'air du large, par un «besoin de grandeur» hérité de Ramuz. Laurent Schweizer a décidé de se consacrer entièrement à l'écriture, le seul travail, solitaire et exigeant, auquel il se considère apte. Un autre roman en chantier, un projet de scénario en Amérique pour le premier, il a de quoi s'affairer.

Marie-Catherine Vacher, Editions Actes Sud

«Nous recevons 4500 manuscrits par an, dont environ 20% de premiers romans! Nous sommes toujours à l'affût de «sang neuf», d'une petite secousse décisive. La dernière fois, c'était pour le Haïtien Lyonel Trouillot en 1998. La recommandation d'un de nos auteurs est très utile, ils connaissent cette communauté souterraine qui fonde la maison.» Pour Naso lituratus, elle ne pouvait pas croire à un premier roman tant le texte était maîtrisé, dépeignant un univers cohérent, d'une étrangeté contagieuse, dans un grand accord entre la forme et le fond. L'auteur dégageait une autorité propre, il était sûr de son texte. «J'ai eu la certitude qu'il ferait une œuvre, ce qui est un critère pour la publication dans la collection Générations. Je ne suis presque pas intervenue pour lui demander des corrections. J'ai juste proposé d'unir en un seul récit les deux parties qu'il pensait publier comme les premiers tomes d'une trilogie.»

Un roman «en ligne»

Mylène Pétremand, 36 ans, Genève

C'est le Prix de la Société genevoise des écrivains qui a décidé Mylène Pétremand à lancer son manuscrit dans la chasse à l'éditeur. Sans cette incitation, peut-être l'aurait-elle pris et repris à l'infini. Elle l'a envoyé à quelques maisons parisiennes: «J'avais envie d'un regard extérieur sur ce texte dont la diagonale s'inscrit entre La Chaux-de-Fonds et Genève.» Le texte s'est heurté aux refus, parfois motivés, qui découragent le plus souvent les nouveaux auteurs. C'est alors que Mylène Pétremand a découvert le site de 00h00.com, «l'édition en ligne». Que le personnage «anachronique» de Géographie du ventre (lire le Samedi Culturel du 17 février) emprunte une voie aussi rapide et contemporaine a bien plu à l'auteur. En plus, avec l'éditeur, elle a dû faire, «avec beaucoup de plaisir», une démarche inhabituelle: créer des liens sur le site entre les 168 fragments de sa Géographie, qui dessinent un autre chemin que celui, linéaire, de la lecture sur papier.

Constance Krebs, Editions 00h00.com

Ce manuscrit nous est arrivé par la poste, comme la plupart des premiers livres. Comme il traitait d'un sujet de société, l'anorexie, j'ai craint un récit convenu. Mais l'écriture ultratendue m'a immédiatement séduite et j'ai été profondément remuée. C'est très rare! La dernière fois, c'était il y a… dix-huit mois. Pas un mot de trop, pas de fausse note: l'auteur se promène comme une funambule sur un fil périlleux et retombe toujours au bon endroit. En plus, le livre est composé en fragments numérotés, qui correspondent aux kilomètres entre la ville d'enfance et celle de l'âge adulte et peuvent se détacher les uns des autres: cette forme convient parfaitement à la création d'hyperliens. Ils promènent le lecteur selon des fils différents, en suivant un personnage, une situation, des souvenirs: c'est ainsi que la pensée fonctionne, non? Ce type d'édition en est encore à ses balbutiements mais je suis sûre qu'il va permettre de découvrir de nouvelles écritures.