Jeux

Des histoires sur un plateau

Des univers riches et étoffés, des thèmes travaillés, du matériel de qualité: les jeux de société redonnent une place centrale à la narration et à l’immersion

Lancer des dés, piocher des cartes, avancer des pions: les mamelles des jeux de plateau font depuis peu place à de nouveaux concepts venus enrichir l’arsenal ludique. Finies, les parties désincarnées où il suffit, comme au Monopoly, de dépouiller ses adversaires sans le moindre soupçon de scénario. De nouveaux types de jeux proposent aux amateurs des expériences bien plus riches, notamment en plaçant l’histoire comme élément central de la partie.

Cette tendance s’est vue récemment confirmée lors de plusieurs concours. Fin février à Cannes, les marches de Palais des Festivals ont le temps d’un week-end oublié le strass et les paillettes pour dérouler le tapis rouge à une armada de figurines Playmobil géantes.

Lire: A Cannes, les palmes d’or des jeux de société

C’était en effet la trentième édition du Festival international des jeux, la plus grande foire aux jeux organisée dans l’Hexagone. Le jury a décerné deux de ses plus prestigieux As d’Or à des jeux originaux accordant une large place à l’ambiance et à la narration.

Esprit es-tu là

Le premier, Mysterium, a remporté l’As d’Or du Jeu de l’année 2016. Inventé par Oleksandr Nevskiy et Oleg Sidorenko, et édité chez Libellum, le jeu emmène les joueurs dans un manoir écossais durant les années 1920. Il y est évidemment question de fantômes: une trentaine d’années auparavant, un domestique y est mort de façon suspecte, et son âme en peine hante désormais les pierres de la bâtisse. Lorsqu’il acquiert la demeure, l’éminent cristallomancien Conrad MacDowell se décide à libérer ce pauvre fantôme de ses tourments en faisant appel à son réseau de collègues spécialisés dans les sciences occultes…

Dans Mysterium, on incarne l’un de ces médiums, tandis qu’un joueur joue le rôle du fantôme. Son objectif est d’aider les médiums à élucider les circonstances de sa mort sans pouvoir prononcer la moindre parole. Il dispose pour ce faire de cartes représentant des «flashes», dessins oniriques qui doivent mettre les enquêteurs sur la bonne piste… le tout en temps limité.

Ce principe à cheval entre un Cluedo et un Dixit entraîne les joueurs dans une expérience de spiritisme envoûtante. Expérience encore renforcée par de somptueuses illustrations signées Xavier Collette, ainsi qu’une myriade de détails, tels que les biographies des personnages, des coupures de journaux rappelant l’affaire du meurtre, ou encore une inquiétante musique d’ambiance téléchargeable sur internet. Le jury du Festival a salué non pas un simple jeu mais «un objet culturel remarquable», signe qui montre que Mysterium a bien un petit quelque chose en plus.

La fièvre du jeu

Autre titre récompensé par l’As d’Or, catégorie «Expert», Pandemic Legacy. Œuvre de Matt Leacock distribuée par Filosofia, il s’agit d’une resucée d’un célèbre titre sorti en 2008, Pandémie. Dans le jeu d’origine, de deux à quatre joueurs doivent coopérer pour débarrasser le monde de quatre épidémies en un temps limité. La version «Legacy» distinguée cette année reprend le même principe, sauf que le scénario est étalé non pas sur une, mais sur douze parties au minimum, représentant les douze mois de l’année. «Si on assimile Pandémie à un épisode de série télévisée, alors la version Legacy est une saison complète», avait déclaré au Temps Jean-Baptiste Duquaire sur le stand de Filosofia.

Sans en dévoiler davantage, l’une des maladies va dès le premier mois s’avérer bien plus coriace que prévu, point de départ d’une cascade d’événements qui vont mettre les nerfs des joueurs à rude épreuve. Là où Mysterium repose sur un riche environnement visuel, Pandemic Legacy mise sur un matériel plus sobre. L’intérêt réside ailleurs: à la fin de chaque mois, le scénario évolue, les règles changent, le matériel aussi. Il faudra ainsi, selon les choix faits auparavant, détruire certaines cartes, ouvrir des dossiers secrets dévoilant de nouvelles règles, voire des boîtes contenant de nouveaux pions ou jetons. A la fin, le jeu ne ressemble plus en rien à ce qu’il était au début!

Au fil des parties, les personnages incarnés (médecins, chercheurs, spécialistes de mise en quarantaine…) pourront non pas mourir, mais «se perdre». Ce doute quant à leur sort précis renforce encore plus l’attachement entre les joueurs et leurs avatars, et ce d’autant que les revers sont inévitables ou presque. Avec son scénario à rebondissement, ses épisodes à cliffhanger et sa large place accordée à l’imagination, Pandemic Legacy constitue une expérience hors-du-commun qui repousse les frontières du jeu de plateau.

Inspiration mutuelle

Comment expliquer cette tendance? Pour le Suisse Sébastien Pauchon, fondateur de l’éditeur Gameworks et désormais chez l’éditeur Space Cowboys, ce type de jeu puise son inspiration chez ses prédécesseurs. Lui-même a développé avec Manuel Rozoy le jeu T.I.M.E. Stories, un carton commercial invitant les joueurs dans divers voyages spatio-temporels afin de résoudre des énigmes dont le but est de sauvegarder l’espace-temps «T.I.M.E. Stories est clairement le fils de plein d’autres jeux, des livres dont vous êtes le héros aux jeux de rôle», raconte Sébastien Pauchon.

En perte de vitesse depuis les années 2000, les jeux de rôle, en proposant de créer des personnages, de collaborer pour résoudre des énigmes ou partir à l’aventure, ont en effet pu léguer un peu de leur ADN à ce type de jeu de plateau.

Les jeux vidéo ont également pu inspirer cette tendance. De nombreux titres sont en effet des supports de narration, comme le sont les films ou les romans, avec une différence toutefois: l’interactivité, qui influe sur le contenu (et la fin) du récit. Un peu comme dans un jeu de plateau, en somme.

Mais qui a inspiré qui? Pour Yannick Rochat, du Laboratoire d’humanités digitales de l’EPFL, «de nombreux développeurs de jeux vidéo passent au jeu de société et inversement, ce sont deux secteurs qui communiquent depuis longtemps et il est difficile de dire exactement qui copie qui: il s’agit plus vraisemblablement d’une inspiration réciproque.»

La tendance va-t-elle se confirmer dans le temps? Réponse en août prochain lors de la Gen Con, le plus grand événement prenant place sur le continent américain.



Trois titres narratifs incontournables en 2016

Mysterium, Libellud, à partir de 10 ans, de 2 à 7 joueurs, 49.90 francs

Pandemic Legacy, Filosofia, à partir de 14 ans, de 2 à 4 joueurs, 59.90 francs

T.I.M.E. Stories, Space Cowboys, à partir de 12 ans, de 2 à 4 joueurs, 54.90 francs

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