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Et si Hitler n’était pas si fou que ça? La glaçante raison économique des nazis

Le Britannique Adam Tooze revisite l’aventure sanglante du IIIe Reich dans un livre novateur et troublant, où l’on voit que Hitler tentait désespérément de rivaliser avec la puissance des Etats-Unis et de l’URSS

Genre: Histoire
Qui ? Adam Tooze
Titre: Le Salaire de la destruction. Formation & ruine de l’économie nazie
Chez qui ? Traduit de l’anglais parPierre-Emmanuel Dauzat

Chez qui ? Les Belles Lettres, 798 p.

Le régime nazi n’était pas la machine défectueuse, faite de concurrence entre fiefs, milices et services, de pouvoirs parallèles et de courts-circuits hiérarchiques que l’historiographie a eu tendance à opposer à l’image originelle d’un monstre totalitaire tout-puissant. Il a su faire face avec efficacité aux enjeux militaro-stratégiques découlant de sa volonté de constituer l’Allemagne en puissance continentale capable de rivaliser avec le géant américain. Et c’est plutôt dans ce but même que réside la clé de la spectaculaire défaite de 1945 – ainsi que dans l’arrière-fond délirant qui faisait de l’administration Roosevelt le fer de lance de la «juiverie internationale» acharnée à perdre le peuple allemand.

L’historien britannique Adam Tooze juge que son histoire économique du IIIe Reich, traduite aux Belles Lettres, marque une étape décisive dans la compréhension du régime hitlérien et il n’a pas tort. Dans un domaine archi-étudié, il propose une lecture nouvelle, axée sur une revalorisation des données économiques et sur le présupposé que Hitler et ses séides étaient capables de les prendre en compte rationnellement. Si ainsi revisitée la trajectoire dramatique de l’Allemagne nazie reste dominée par la folie idéologique de l’antisémitisme, elle apparaît aussi sous un jour plus logique et plus glaçant: celui de la rivalité entre une Europe continentale économiquement à demi développée et en perte d’hégémonie avec des puissances périphériques en pleine affirmation: les Etats-Unis d’un côté et l’Union soviétique de l’autre.

Dans ce contexte, Gustav Stresemann, le ministre des Affaires étrangères au long cours de la République de Weimar, avait choisi, comme Konrad Adenauer allait le faire après 1945, l’alliance américaine et l’intégration économique dans l’Europe capitaliste. Pour Hitler et une partie de la droite nationaliste, cette voie signifiait ni plus ni moins que la disparition du peuple allemand par dissolution dans des valeurs étrangères. L’alternative était forcément impériale: pour concurrencer l’immense territoire américain et l’Empire britannique, l’Allemagne devait étendre son espace vital et démultiplier ses ressources.

Vu sous cet angle, la revendication d’un Lebensraum à l’Est n’a rien de délirant et l’affirmation de Hitler selon laquelle il ne faisait ni plus ni moins qu’imiter les politiques coloniales de la France et de la Grande-Bretagne mérite d’être prise au sérieux – avec, là aussi, des conséquences glaçantes. Même la guerre sur deux fronts dans laquelle Hitler se lance dès 1941 est logique: sans espace impérial, l’Allemagne ne fait tout simplement pas le poids. Et en soutenant la Grande-Bretagne dans son refus d’entrer dans une alliance anti-bolchevique, Washington confirme la dangerosité du complot juif.

La politique génocidaire elle-même trouve une justification économique, surtout dans sa part qui n’a pas pu être menée à chef: le plan de la faim, qui prévoyait la disparition d’une dizaine de millions de Russes, de Polonais et d’Ukrainiens du fait du pillage de leurs ressources alimentaires en faveur de l’Allemagne. Même la mise à mort par des moyens plus directs des populations juives d’Europe sert aussi des buts alimentaires – quand bien même sa justification réside dans la croyance paranoïaque qui fait des juifs des ennemis redoutables à éliminer absolument.

Dès son arrivée au pouvoir et de façon plus décidée à partir de 1938, Hitler oriente toute la production allemande dans une économie de guerre toujours plus dirigiste et il le fait, soutient Adam Tooze, efficacement. Le nazisme a réussi à embrigader les frustrations économiques des Allemands face au miracle américain dans une idéologie nationaliste envieuse et revancharde et à transformer les dépenses de réarmement en une forme gratifiante de consommation collective. De leur côté, les grands industriels, reconnaissants pour l’écrasement de la gauche et des syndicats, ont cédé une part croissante de liberté économique à l’assurance de profits jamais démentis.

Mais cette escalade ne pouvait pas, c’est un des points centraux du livre, rivaliser avec celle engagée par l’Empire britannique et les Etats-Unis. Dès le début, Hitler joue donc contre la montre.

Les décisions d’aller jusqu’au conflit ouvert en automne 1939, d’envahir l’Union soviétique en juin 1941 et de déclarer la guerre aux Etats-Unis à la fin de la même année n’apparaissent dès lors pas comme les manifestations d’une ambition guerrière désordonnée et erratique mais comme des coups de poker audacieux dans un combat vécu par l’élite nazie comme une lutte toujours plus désespérée pour la survie de la nation allemande. A chaque coup, Hitler agit au moment où le rapport des forces lui est le plus favorable. Et à chaque fois, il le fait pratiquement sans moyens de réserve. Le succès inattendu de la campagne française de juin 1940 montre que ce handicap peut être surmonté. Mais il s’avère déterminant un an plus tard face à la capacité de mobilisation exceptionnelle de l’Union soviétique. De toute façon, estime Adam Tooze, il est déjà trop tard: la machine industrielle et financière américaine est tout simplement trop puissante.

En décrivant l’expérience nazie comme un sursaut vain et meurtrier de la volonté politique contre la fatalité économique, Adam Tooze en livre une interprétation très en phase avec l’air du temps. Mais son ouvrage dépasse cette lecture simpliste. Le contexte économique ne constitue, rappelle-t-il dans une introduction où il se réfère à Karl Marx, que la donne avec laquelle doivent impérativement jouer les passions et les calculs des humains. La donne de Hitler, telle est en quelque sorte sa conclusion, est encore celle de l’Europe d’aujourd’hui. La réponse sanglante et suicidaire qu’il lui a opposée était déterminée par un imaginaire politique dépassé – celui des rivalités impériales du XIXe siècle – et par le fantasme paranoïaque du complot juif mondial. Nous en savons assez aujourd’hui pour, espérons-le, ne pas refaire ce type d’erreur. Mais cela ne signifie pas que nous avons trouvé des moyens politiques satisfaisants pour la maîtriser.

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Hermann Göring

5 août 1942

«Si quelqu’un doit avoir faim, ce ne seront pas les Allemands mais d’autres peuples»
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