Tout à l'heure, il volait sur la scène du Théâtre Saint-Gervais à Genève. Suspendu au-dessus d'une tribune, Jean-Louis Hourdin était l'orateur avec un O majuscule lévitant dans Le Tribun, satire musicale de l'Argentin Mauricio Kagel. Oui, l'acteur et metteur en scène français, soixante ans de failles sublimées en actes de théâtre généreux, une sveltesse d'adolescent aussi, s'est offert ce luxe: chercher à comprendre de l'intérieur la psyché du démagogue, accompagné dans cette immersion par la Fanfare du Loup, cuivres martiaux, mais pas dupes du cérémonial. La démonstration est saisissante et l'on s'étrangle de rire dans la salle.

Après la représentation, Jean-Louis Hourdin s'enflamme encore: «C'est rare qu'un auteur livre un matériau aussi formidable, joyeux et terrible à la fois. C'est la Fanfare du Loup qui me l'a proposé il y a cinq ans. J'ai découvert alors un texte d'agit prop éternel. Rien dans le propos de Kagel, inspiré des dictateurs sud-américains de la fin des années 70, n'a vieilli.»

Il a raison. Le pot-pourri discursif et musical de Mauricio Kagel, compositeur toujours en première ligne de l'actualité, frappe juste. Avec un sens aigu du démontage. C'est qu'il s'agit bien ici de mettre à nu les mécanismes des grandes illusions, pour mieux ensuite révéler leur fonctionnement. A quelques minutes du début du spectacle, les musiciens semblent ainsi errer sur le plateau. Quant à Jean-Louis Hourdin, il fait les cent pas à proximité de la chaire du tribun. C'est l'envers du décor, si on veut. Mais voici qu'il dit: «Lumière». La salle s'obscurcit, l'orchestre, képis bas, entonne une marche faussement victorieuse et la grande palabre commence.

Toutes les formules censées gagner les cœurs d'un peuple y passent, histoire de rappeler que la politique doit autant au savoir-faire des publicitaires qu'à la rhétorique de Cicéron. Morceaux choisis, servis par Jean-Louis Hourdin, draguant le public la main sur le cœur, avec l'onctuosité ferme qui convient aux pères des nations: «Ce n'est pas pour le pouvoir que je suis là, mais pour vous regarder faire.» «Parce que nous voulons, nous pouvons.» Plus tard, saisi d'une pulsion fasciste, l'orateur du haut de sa chaire pathétique prêchera: «Je suis votre aigle.» Et la formation genevoise, glaçante comme il convient, répandra des airs funèbres.

L'intérêt alors du florilège tient à l'interprétation de Jean-Louis Hourdin, qui se rappelle avoir joué les idéalistes maladifs dans Un Ennemi du peuple de Ibsen monté par Claude Stratz en 1998 à la Comédie de Genève. L'interprète endosse cette parole séductrice, pour mieux travailler au corps le public. Force de la rhétorique, jusqu'à ce que tout se détraque, les formules canoniques, et l'orateur lui-même, saisi d'un fou rire frigorifiant.

L'art du bien mentir disséqué, donc. D'accord. Mais que faire alors, que croire aussi, quand on a comme Jean-Louis Hourdin un cœur sans cesse soulevé par la misère du monde? «Nous voulons être debout dans la catastrophe, dit-il. Nous défendons une dignité populaire. C'est au nom de cette dignité que nous pouvons continuer de travailler. Nous sommes les hurleurs de carrefour: nous voulons crier les scandales et la beauté du monde.» Et François Chattot, comédien magnifique et complice de Jean-Louis Hourdin qu'il a aidé à trouver sa voie dans Le Tribun, d'enchaîner: «Nous voulons faire passer la fatalité de la révolte.»

Pas de résignation chez Jean-Louis Hourdin, qui depuis trente ans raconte, en rase campagne comme dans les théâtres institutionnels, notre humanité valdinguante, avec la tendresse violente de ceux que les guerres empêchent de dormir. Il rêve ainsi de faire voyager Le Tribun: «Nous pouvons le jouer sur les places de village.» Puis, il passera, avec François Chattot, à un autre pavé: Le Manifeste du parti communiste dont il voudrait révéler la modernité. Mais pour l'heure, il est le Tribun, envoûteur de foule, sortant ses fiches de la poche de son veston d'apparat et jetant ses formules, comme tout ténor télégénique qui se respecte. Il est irrésistible. Cela donne froid dans le dos.

Le Tribun, Théâtre Saint-Gervais, rue du Temple 5, Genève. Jusqu'au 22 février. Loc. 022/908 20 20.