Spectacle

«Hiver à Sokcho»: Isabelle Caillat et Frank Semelet fuguent en beauté

Ce duo croquant achève une belle tournée romande avec «Hiver à Sokcho», d’après le roman de la jeune Elisa Shua Dusapin. Bonne nouvelle, cette bulle d’étrangeté revivra en juin à Fribourg

L’exquise esquisse d’un amour en bordure de Corée. Son goût, sa piqûre, son piquant. L’appât aussi d’un babil insulaire. C’est ce que Frank Semelet, Pitch Comment et Isabelle Caillat célèbrent dans Hiver à Sokcho, bulle d’étrangeté et de sensualité, qui mettait en joie l’autre jour le public du Théâtre du Reflet à Vevey.

Ces trois-là, vous les inviteriez à souper chez vous pour qu’ils distillent encore leur marivaudage d’estuaire. On les a découverts entre midi et treize heures, dans le foyer plein du Reflet où Brigitte Romanens-Deville, sa directrice, vous régale. Le menu servi à table – c’est le principe de «Midi, Théâtre!» – était à la hauteur de la pièce, marquant et léger à la fois.

Mais de quelle heure exquise parle-t-on? De celle qui émane d’Hiver à Sokcho (Editions Zoé, republié en Folio), roman fugueur de la jeune écrivaine franco-coréenne Elisa Shua Dusapin – diplômée de l’Institut littéraire de Bienne. L’histoire, on y plonge à l’instant. Voyez la scène, elle est minuscule; derrière, un grand écran blanc prend déjà vie. C’est le dessinateur jurassien Pitch Comment qui fait apparaître une colline, qui suggère un ciel de glace – tout ça en direct. Devant cette estampe, une jeune femme nuageuse en tablier: Isabelle Caillat incarne l’étudiante d’Hiver à Sokcho, une fille pleine de lettres et d’attentes, cuisinière dans une pension, histoire de gagner sa vie.

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Cache-cache à Sokcho

Isabelle Caillat vous parle de cet étranger-là, un Français qui débarque avec ses blocs-notes et ses stylos, un dessinateur qui chercherait sa Nadja, une amoureuse au coin du jour… Mais on s’emballe. Dans ses albums, pas de trace de femmes, justement. C’est ce qui intrigue la belle âme de Sokcho. Alors elle l’épie. Et Yan Kerrand – c’est son nom – joué par Frank Semelet ne se dérobe pas.

La beauté de cette adaptation d’Hiver à Sokcho – cosignée de l’auteure elle-même et du metteur en scène  – c’est la légèreté d’un trait qui touche toujours juste, le bonheur du clin d’œil, un alliage de gravité et d’espièglerie, d’ellipses et de stations rêveuses. Le Jurassien Frank Semelet signe ici sa première mise en scène et c’est une réussite. Sur son fil d’oiseau, Isabelle Caillat, elle, est merveilleuse de nuance, d’éclats quand il faut, de pudeur froissée. Kerrand s’éclipse, croit-elle. Elle feuillette ses carnets délaissés et confesse: «Ce n’était ni du désir ni de l’amour, je voulais juste qu’il me dessine.»

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Cette carte du Tendre n’est pas près de s’effacer. Né à Porrentruy, à l’enseigne de la Fugu Blues Productions, Hiver à Sokcho achève une jolie tournée romande. Mais il renaîtra en juin au Théâtre des Osses, à Givisiez, dans le cadre du Printemps des compagnies. On y verra alors se dessiner encore, sur la toile de Pitch Comment, le visage d’une Nadja des confins. Et on aura dans la bouche le goût fort du fugu, ce poisson traître qui empoisonne parfois ses mangeurs. Hiver à Sokcho est une jetée ambiguë: le vent du large décoiffe, puis ramène à soi.


Hiver à Sokcho, Théâtre des Osses, Givisiez, Printemps des compagnies, juin 2019; rens. Printemps des compagnies

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