C’est une collection globale, une passion dévorante. La photographie historique au sens large. S’y côtoient les premiers calotypes (ancêtres des tirages argentiques), un portrait de George Sand par Nadar, les fameuses décompositions du mouvement ­animal d’Eadweard Muybridge ou des vues très datées de Baalbeck. Un Schtroumpf photographe, des ouvrages sur les daguerréotypes et encore quelques mini-objectifs d’espions. Quelque 50 000 tirages, 22 000 ouvrages, 450 appareils photographiques et une multitude d’objets divers.

Le trésor amassé par Michel et Michèle Auer depuis plus de quarante ans dispose enfin d’un écrin; la fondation créée par le couple en 2009 inaugure ce samedi son nouveau bâtiment à Hermance, avec une exposition du Zurichois René Groebli. Un bien pour Genève, dont la seule institution dédiée à l’image, le Centre pour la photographie, s’adresse le plus souvent à un public d’initiés.

Le Temps: Quels sont les points forts de votre collection?

Michel Auer: Elle n’est évidemment pas aussi pointue que celles des collectionneurs spécialisés dans tel ou tel type d’images mais sa valeur est justement d’être très large. L’un des points forts est évidemment la bibliothèque, qui recense des milliers de livres et surtout des livres qui comptent dans l’histoire de la photographie. Nous avons beaucoup d’ouvrages du XIXe siècle, des documents techniques. Quant aux clichés, c’est aussi très varié. J’ai racheté le petit musée du photographe lausannois Gaston de Jongh en 1961. Il possédait notamment la collection du pasteur Vionnet, l’un des précurseurs en Suisse. Nous avons aussi quelque 400 plaques de Samuel Heer, le premier daguerréotypiste de Lausanne, et une quinzaine de Jean-Gabriel Eynard. Nous en possédions beaucoup plus mais nous les avons vendues au Getty Museum de Los Angeles en 1983 pour financer une encyclopédie de la photographie dont les éditeurs ne voulaient pas.

– Quid de la photographie contemporaine?

– Nous sommes vraiment des collectionneurs du XIXe siècle au départ mais nous sommes un peu tombés dans le XXIe en élaborant cette encyclopédie. Nous avons alors commencé par acheter quinze tirages à Louis Stettner. La photographie contemporaine est souvent hors de portée, mais il arrive que des artistes nous offrent un cliché.

– Comment avez-vous constitué cette collection?

– J’ai toujours été un collectionneur, de couteaux, de cannes, de certaines armes et de photographies. J’ai commencé à pratiquer cette discipline à l’âge de 12 ans. En 1961, une vente de tirages anciens à la librairie Rauch, à Genève, m’a décidé à me concentrer sur ce domaine. J’ai collectionné seul jusqu’en 1974, puis j’ai rencontré ma femme, elle-même amasseuse d’appareils photo. Nous procédions par petites annonces, visites de brocanteurs ou de librairies. Et de 1975 à 1982, nous avons tenu un stand aux puces de Saint-Ouen, qui nous permettait d’écouler nos achats les moins intéressants – les ventes se font souvent par lots. Jusqu’en 1969, rien ne coûtait. Ensuite, je dirais que mon hobby est devenu un véritable investissement.

– Dans les années 2000, vous êtes en contact avec la Ville de Montpellier pour installer là-bas votre collection?

– Nous avons d’abord été approchés par Nice, suite à une exposition en 2003. Puis Montpellier a manifesté son intérêt. La ville nous proposait un édifice du XVIIIe siècle, avec 1500 m2 à disposition et 5 millions d’euros pour la restauration des lieux. Finalement, la signature du contrat a buté sur quelques points et l’équipe politique en place a changé en 2008. Le projet s’est enlisé; nous avons donc décidé de créer notre fondation.

– Et la Ville de Genève?

– Elle n’a jamais manifesté son intérêt. Au moment des négociations avec Montpellier, Patrice Mugny nous a certes demandé d’installer notre collection ici, mais sans nous proposer de site pour le faire. Nous avons vendu notre maison et notre terrain d’Hermance à notre fondation. Nous pouvons continuer à y loger jusqu’à notre mort mais la bâtisse ne nous appartient plus. Les architectes Brodbeck et associés ont conçu une annexe qui abrite la collection, 250 m2 tempérés. Nous passons ainsi d’une collection privée à un projet muséal, qui sollicitera inventaires, recherches…

– Avez-vous bénéficié de soutiens pour cette entreprise?

– Nous avons pris à notre charge les 1,5 million de francs de construction et nous sommes un peu aidés pour l’aménagement. La Fondation Wilsdorf, par exemple, prend en charge la sécurisation et l’informatisation des lieux.

– Pourquoi consacrer votre première exposition à l’œuvre du photographe zurichois René Groebli?

– Parce qu’il nous a récemment légué ses archives et ses négatifs. C’est une façon de le remercier. L’exposition se tient sur quatre sites différents, à Hermance, Genève et Gland, afin d’avoir une présence en ville.

René Groebli, Fondation Auer Ory pour la photographie, Hermance, jusqu’au 8 septembre. Sur RDV pour le moment. Egalement au Cabinet d’expertise témoin et à la galerie Carry On à Genève, à la galerie Fotografika à Gland. Rens. www.auerphoto.com