Rien ne prédestinait les œuvres de Ferdinand Hodler à rencontrer un basson, une voix, un violon et un piano. Rien si ce n’est l’imaginaire débordant de Pascale Desmeules, pianiste, professeure, compositrice et initiatrice dans l’âme. L’enthousiaste quinquagénaire présente enfin, après l’année et demie frustrante de mesures restrictives dues au covid, un projet de rencontre entre les couleurs du pinceau et celles des notes.

Lors d’une soirée d’une heure, 28 tableaux de Ferdinand Hodler entreront en résonance musicale grâce au Quatuor inattendu sous des projections rétroéclairées en grand format d’œuvres choisies par l’initiatrice. Autant de petites pièces sonores naîtront conjointement sous les yeux et dans les oreilles des spectateurs, offrant un florilège de mini-créations de 50 secondes à 2 minutes 30, chaque fois inspirées par des peintures célèbres ou non du grand artiste bernois.

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Le Temps: D’où vient l’idée de votre «Hodler entre lacs et montagnes»?

Pascale Desmeules: Comme souvent, du hasard et de la nécessité réunis. J’avais en tête depuis longtemps une idée de concert ouvrant sur autre chose que la représentation musicale traditionnelle. Lorsque j’ai vu les affiches de l’exposition Hodler au Musée d’art de Pully en 2018, ça a tout de suite fait tilt. Je suis allée sur internet pour découvrir en détail le monde de ce peintre suisse emblématique dont on ne connaît pas forcément bien tout le parcours, ce qui était mon cas. Et ce que j’ai découvert m’a tellement éblouie et bouleversée que j’ai très vite conçu quelque chose autour de son univers pictural. Ses tableaux provoquaient en moi des émotions si fortes et immédiates qu’ils m’inspiraient des motifs musicaux.

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Comment avez-vous procédé?

J’ai d’abord choisi sur ma tablette une quinzaine de tableaux tirés du site consacré à son œuvre intégrale, plus 13 autres plus tard, d’après ce qu’ils m’évoquaient. Certains très beaux et célèbres ne soulevaient pas autant d’émotions que d’autres. J’ai donc agi par instinct, d’après des souvenirs, des émotions ou des réflexions qui me touchaient et racontaient quelque chose de plus ou moins intime. Cela a été une rencontre absolument magique.

Ce ne sont donc pas que des tableaux de l’exposition?

Non. J’ai vu l’exposition après mon choix. Et j’ai été très remuée de voir en réel ceux qui figuraient dans ma sélection. C’était comme une entente évidente.

Comment avez-vous conçu votre concert pictural?

Les tableaux seront rétroprojetés [avec la lumière diffusée par l’arrière, ndlr] sans ajout, recadrage ou transformation. Un grand écran de 2,80 m sur 3,50 m sera disposé sur la scène côté jardin, et nous jouerons côté cour sous un éclairage adapté. Le quatuor accompagnera chaque œuvre peinte. Il ne s’agit pas d’une illustration musicale, mais de la traduction des émotions ressenties à la vue de chacune. Nous voulons exprimer la sincérité de cette peinture, tellement authentique.

Basson, piano, voix et violon, c’est un alliage très spécial…

Oui, c’est en fait la réunion de quatre musiciens à la sensibilité proche. Il est très rare de pouvoir composer pour une formation réunissant des musiciens en accord artistique et humain. Et avec Hodler, il ne pouvait en être autrement: sa sensibilité requiert une compréhension immédiate. Une affection commune.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans cette aventure?

La gestion des droits, dont je n’avais aucune idée de la complexité auparavant. Comme ces œuvres sont issues de musées répartis sur tout le territoire national, mais aussi international, nous avons dû étudier au cas par cas les procédures, qui varient selon chaque institution. Cela a été très long et compliqué.

Et la gestion du rapport entre les notes et les couleurs?

Cela a été beaucoup plus naturel, même si la composition de la narration n’a pas été évidente à monter. J’ai en effet conçu une sorte de progression lumineuse des œuvres en crescendo, du plus sombre au plus clair, mais cela ne correspondait pas toujours à la logique des partitions, qu’il a fallu adapter à ces contraintes.

Comment avez-vous imaginé la scénarisation?

Selon la chronologie de mes choix et non celle des toiles. Cela débute avec Léman au clair de lune (1881) et se termine avec Paysage du Léman (1906). Mais le parcours général suit un tracé intime. En ce qui concerne la déclinaison des pièces picturales, deux tableaux n’étant pas officiellement clairement identifiés (Saule au bord de l’eau (et cygne) et La Thièle et le Mont Vully), je suis allée sur place réaliser des photographies inspirées des lieux. Pour les autres œuvres, certaines ont été complétées de photos et d’autres présentées telles quelles, selon la longueur des compositions musicales.


Théâtre des Grottes, les 4, 5, 6 et 7 novembre. Renseignements: www.passacaille.ch