«Elles attendent le nouveau musée.» Paul Lang, le conservateur des beaux-arts au MAH, contemple l’entrée du dépôt, avec ses caisses dont dépasse ici et là une tête ou un bras, et ses statues recouvertes par des bâches en plastique qui leur donnent l’air de fantômes. Après l’agrandissement, dont il attend le démarrage avec impatience (le développement du projet devrait commencer au printemps), ce sera bien un nouveau musée, plus cette peine qui oblige à n’en sortir que 32 sur les 2200 qu’il possède. Comme ce Prix de Rome de James Pradier (1790-1852), une démonstration de finesse et de virtuosité, un plâtre qui vient d’être restauré et qui dégage encore une odeur caractéristique. Ou cette Vénus de Canova (1757-1822), un plâtre d’origine que l’artiste a offert à la ville quand il est devenu membre honoraire de la Société des arts.

Canova, Pradier, deux des plus grands sculpteurs de l’histoire de l’art européen et presque rien dans la collection publique. L’ancienne salle de sculpture au rez-de-chaussée du bâtiment de la rue Charles-Galland est occupée depuis des années par d’autres objets. Il y a plus de quinze ans, c’était pour la préfiguration du Musée d’art moderne et contemporain (Mamco), ensuite pour des expositions temporaires. Paul Lang rêve de lui voir retrouver son ancienne fonction. Il rêve beaucoup, bien qu’il parcoure régulièrement les allées du dépôt et qu’il en connaisse chaque recoin. Peut-être rêve-t-il à cause de ça.

Le visiteur qui le suit en passager clandestin se met maintenant à rêver avec lui devant ces cimaises serrées, remplies de peintures spectaculaires ou modestes et d’étiquettes suspendues signalant les tableaux qui sont dans les expositions temporaires et prêtés à l’extérieur. Avant de tomber en arrêt. C’est un portrait plein de mouvement et d’ironie signé Soutine, une belle de Modigliani, un Rouault, des Pierre-Louis de la Rive (1753-1817), l’inventeur du paysage alpin, des François Diday (1802-1877) dont le musée possède 56 tableaux alors que trois seulement sont rue Charles-Galland, ou des Alexandre Calame (1810-1864). Deux générations d’artistes qui ont fait de l’école genevoise de paysage l’une des premières au monde. Cette école est très présente dans les salles ouvertes au public; mais, en découvrant ce qui n’y est pas, on se dit: pas assez, ce fonds n’est pas valorisé.

Il faut se glisser dans le dédale, faire attention à ne rien bousculer, surveiller ses mouvements pour ne pas mettre un coude dans une toile ou piétiner un tableau qui est appuyé contre un mur. Avant de tomber sur un petit portrait signé Léopold Robert (1794-1835) qui était considéré comme l’un des artistes les plus prometteurs de son époque – il s’est suicidé à l’âge de 41 ans. «Ingresque», dit Paul Lang qui l’a trouvé par hasard en faisant les galeries à Paris et qui a été frappé par sa teinte, par une feuille de papier exécutée avec une formidable aisance, par les boîtes subtilement décorées. Il ajoute, «vingt-quatre Léopold Robert, un seul aux cimaises», et comme pour se consoler, «il y en a déjà beaucoup à Neuchâtel, à La Chaux-de-Fonds».

Et voilà un tableau en attente. Il sort de la restauration. «Il sera dans les salles en septembre», annonce Paul Lang, un nu couché de 1883 dont le classicisme est bousculé par l’ardeur érotique de son auteur, Karl Stauffer-Bern. «Il est dans son cadre d’origine dessiné par l’artiste», dit Paul Lang, une expression qui revient souvent dans sa bouche et qui souligne la finition, la vérité des œuvres, la volonté des peintres de soigner jusqu’à la transition du tableau avec son environnement. Ici, dans cet entassement, la chose est presque dérisoire. L’imposant cadre doré du Stauffer-Bern a quelque chose de comique à côté de tous ces cadres d’origine pour des tableaux qui sommeillent.

Ce n’est pas fini, cela ne peut pas finir. Des milliers de tableaux, 6400 dans les dépôts, 282 dans la collection permanente ouverte au public. Des dizaines de Vallot­ton (1865-1925) qui traversent toute sa carrière, et surtout des Ferdinand Hodler (1853-1918), 144 au total, un peu plus d’une cinquantaine au musée, sans doute la collection la plus complète au monde qui permettrait de présenter une rétrospective permanente du plus grand des artistes suisses.

Mais il faut choisir, définir le rôle du musée, décider s’il doit privilégier la célébration d’un seul ou la vue la plus complète possible de toute l’histoire de la peinture européenne; privilégier l’attraction touristique ou l’éducation culturelle. Vue des sous-sols, l’histoire de l’art est un sport de combat.