Hokusai, les mille et une vies d’un enchanteur

L’artiste japonais (1760-1849) n’a cessé de changer de nom et de techniques. Ses métamorphoses laissent sans voix au Grand Palais à Paris

Tout le monde connaît Sous la vague au large de Kanagawa, qui a souvent servi à illustrer le phénomène du tsunami. C’est l’une des Trente-Six Vues du mont Fuji, la série d’estampes signée par Hokusai au début des années 1830. Elle appartient au genre des paysages maritimes fréquemment traités par les graveurs japonais de la première partie du XIXe siècle. Si elle évoque les dangers courus par les travailleurs de la mer, elle ne fait allusion à aucune tragédie réelle puisque les chercheurs ont vainement tenté de la faire coïncider avec une catastrophe naturelle recensée par la chronique.

Le nom d’Hokusai (1760-1849) s’identifie à l’art du Japon. Il est devenu le stéréotype d’une manière de figurer le monde et de raconter des histoires en images. On peut dire «un Hokusai» comme on dit «un Picasso» pour évoquer un style ou une époque. La rétrospective que lui consacre à Paris le Grand Palais montre de manière spectaculaire que son œuvre est un monde extravagant par sa richesse et par sa variété. Les visiteurs ne parviendront pas à en venir à bout à moins qu’ils y aillent plusieurs fois, ce qui sera d’ailleurs indispensable pour en voir les 528 dessins, estampes, livres et peintures, puisque seules 320 de ces pièces sont présentées au cours de chacun des deux volets de cette exposition interrompue par un entracte de dix jours destiné à remplacer les plus fragiles afin qu’elles ne subissent pas trop longtemps la lumière.

A partir du milieu du XIXe siècle, l’estampe et la peinture japonaises ont connu une vogue inouïe et leur découverte a joué un rôle décisif dans l’évolution de la peinture et des arts décoratifs en France et en Europe. Tout aurait commencé vers 1856 lors de la visite du peintre-graveur Félix Bracquemond (1833-1914), l’un des maîtres de la lithographie, chez un ami imprimeur. Bracquemond ouvre alors un carnet qui avait servi à caler des céramiques en provenance du Japon. Il en tourne les pages couvertes de croquis d’une virtuosité ahurissante. Sous le choc, il veut l’emporter. Son ami refuse.

Quelque 3900 dessins

Bracquemond se met alors à chercher fiévreusement un autre exemplaire du carnet. Il le retrouvera quelques mois plus tard chez un graveur sur bois qui en étudie la technique. De nouveau, il s’enflamme. Il finit par convaincre son confrère. Il peut mettre dans sa poche le premier volume de l’Hokusai Manga. Mais entre-temps, il a déjà fait connaître le nom de ce Japonais génial à force de le répéter chez les libraires, les éditeurs, les collectionneurs et tous ceux qui auraient pu posséder un exemplaire du précieux volume. C’est le début du japonisme ou, du moins, c’est sa légende.

La Manga d’Hokusai (qui a donné son nom au manga contemporain) constitue le point névralgique de l’exposition du Grand Palais. Il s’agit de 15 carnets commencés par Hokusai vers 1810 à l’âge de 50 ans. Le premier d’entre eux est publié en 1814 et le dernier en 1878, vingt-neuf ans après la mort de l’artiste. Au total, 3900 dessins classés par genre et par sujet, destinés aux jeunes peintres et aux graveurs, une encyclopédie du monde et du style, une source inépuisable de rêveries mais aussi de techniques graphiques et de formes nouvelles.

A 50 ans, Hokusai a déjà changé plusieurs fois de nom et de manière. Il s’appelle d’abord Tokitaro. Vers 1778, à l’âge de 18 ans, il commence à travailler dans un atelier spécialisé dans les portraits de comédiens et prend le patronyme de son maître, Shunsho. En 1794, il adopte un autre style et devient Sori, puis en 1810, Hokusai. Il changera encore de nom plusieurs fois jusqu’en 1834, où il adopte celui de Gakyo Rojin Manji, Manji le Vieil Homme fou de peinture.

La quête de la vision parfaite

Cette façon de se démultiplier à la fois par l’œuvre et par l’identité reflète une énergie insatiable et un regard dévorant. Elle reflète aussi la volonté d’échapper à un statut d’illustrateur qui ne jouit pas d’une grande considération dans la société japonaise et ne correspond pas aux ambitions d’Hokusai, dont le but est d’atteindre la vision parfaite. Au cours des quelque 70 années de sa vie productive, Hokusai expérimente tous les genres et explore toutes les techniques. L’ensemble de son œuvre semble animé par une force centrifuge et échapperait à l’entendement s’il n’y avait la Manga pour en livrer les clés, et les grandes séries de la maturité pour en tracer l’horizon.

Le choc ressenti par Félix Bracquemond et par les jeunes artistes de la deuxième partie du XIXe siècle est compréhensible (sans doute les visiteurs de l’exposition le ressentiront-ils aussi). Comparée aux conventions qui sanglent l’académisme et la formation des peintres de ce temps, l’œuvre d’Hokusai est portée par une fantaisie prodigieuse. Vue de Paris, elle donne l’illusion d’un art sans autre contrainte que lui-même. Elle offre des solutions plastiques entièrement différentes de celles qui dominent la peinture européenne depuis la Renaissance et depuis le triomphe de la représentation en perspective.

L’art d’Hokusai repose sur un autre système figuratif et sur une autre organisation de l’espace. Son répertoire de formes est pratiquement illimité, comme le montrent les quinze volumes de la Manga. Les objets sont répartis dans l’espace en fonction de leur importance et de leur visibilité, non en fonction d’un point focal qui règle les rapports de distance. Ils peuvent être juxtaposés sans que la cohérence de l’ensemble soit détruite. L’expérience de l’illustration et du voisinage entre le texte et l’image crée une relation inédite entre le récit et la composition.

Hokusai fait également appel à une technique d’exécution qui associe la sûreté de la mise en place à une vélocité stupéfiante, au point que la vitesse devient constitutive de la forme. La tradition japonaise autorise un va-et-vient permanent entre les images uniques et les images multipliées, va-et-vient qui favorise la constitution des modèles, des ellipses visuelles et des simplifications. Elle permet la répétition d’un même sujet avec des variations de lieu ou de circonstances qui est à l’origine des séries comme le Mont Fuji ou les paysages célèbres.

Ces caractéristiques rencontrent l’évolution des techniques en Europe, l’apparition de la couleur industrielle et des tubes, la naissance de la lithographie et de la presse rotative, les nouvelles pratiques comme la peinture de plein air qui obligent à adapter le rythme d’exécution à la durée des séances sur le motif et la composition à la vision binoculaire, ainsi que le goût grandissant pour les variations sur un thème. C’est pourquoi le choc de 1856 fut fécond. Pour les artistes de la deuxième moitié du XIXe siècle, Hokusai n’avait rien d’exotique. Il apportait des réponses aux questions qu’ils se posaient.

Hokusai (1760-1849), Grand Palais, entrée Clémenceau, 75008 Paris. Ouvert de 10h à 22h sauf le mardi (samedi 9h-22h, dimanche 9h-20h, lundi 10h-20h). Jusqu’au 18 janvier (relâche du 21 au 30 novembre). Rens. et réservations: www.grandpalais.fr

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Katsushika Hokusai

Postface aux cent vues du mont Fuji, 1833

Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner les formes des objets. ers l’âge de cinquante, j’ai publié une infinité de dessins; mais je suis mécontent de tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans»