Evoquer l’Australie aujourd’hui, c’est voir défiler dans son esprit des images de fumées denses, de plaines brûlées, de koalas roussis. Les incendies qui ont ravagé des dizaines de milliers d’hectares cet hiver ne font plus, depuis longtemps, la une des journaux mais ont laissé derrière eux une nature meurtrie. Cette même nature dans laquelle ont grandi Ryan Henderson et Matt Carins, et qui a inspiré les vadrouilles musicales de leur jeune groupe, Hollow Coves.

«Difficile de ne pas être bouleversé par cette perte, cette dévastation», nous écrivait le duo dans un e-mail au début de l’année. Les deux quasi-trentenaires, résidant au sud de Brisbane, n’ont pas été directement touchés par le feu. Mais comme de nombreuses voix de leur génération, ils sont inquiets pour l’avenir de leur pays (qui vient d’expérimenter l’été le plus chaud et le plus sec de son histoire), et celui de la planète.

Escapade en forêt

Mais à l’écoute d’Hollow Coves, point d’angoisses existentielles. Plutôt une brise fraîche. Une fenêtre ouverte sur ces terres à préserver. On les contemple au fil de ballades indie folk, acoustiques et planantes, qui donnent envie de tout quitter pour arpenter, dans un van bringuebalant, les déserts ocre de la côte ouest. Et ils sont nombreux à avoir répondu à l’appel ces derniers mois, après avoir découvert le groupe sur des plateformes en ligne puis dans de petits festivals internationaux: Hollow Coves est assurément de ces noms qui montent.

Le road trip débute en 2014, avec la rencontre de deux éléments complémentaires. Matt et Ryan, encore lycéens dans la ville côtière de Redland, font de la musique chacun dans leur coin lorsqu’un ami commun les présente. Un après-midi, ils se retrouvent dans le garage du second, empoignent leur guitare et, le plus naturellement du monde, se mettent à composer. Il faut dire qu’ils ont les mêmes références: Angus et Julia Stone, Ben Howard, The Paper Kites, bref, un mélange de cordes, de mélodies épurées et d’harmonies vocales. De cette jam-session naîtra leur tout premier morceau, The Woods, escapade en forêt avec une guitare terreuse en fond et un refrain qui sent bon le feu de camp.

Longue distance

Ryan et Matt composeront finalement trois titres, pas tous aboutis, avant de prendre des routes royalement opposées – géographiquement du moins: le premier s’envole au Canada pour tâter du snowboard, l’autre part explorer l’Europe. S’entame alors une relation musicale à longue distance. «Je me suis dit qu’il fallait finir ces morceaux, lance Ryan. On a donc commencé à échanger des idées via Dropbox, Skype et à enregistrer des extraits sur des guitares d’auberges de jeunesse…»

Postés sur Soundcloud sans grande conviction, les titres se font remarquer, cumulant 50 000 écoutes en une journée – pris dans ces spirales vertueuses dont seul le web a le secret. «Ils ont dû tomber dans les bonnes oreilles!» se réjouit Matt. Les coups de fil de labels ne tardent pas à affluer et c’est Nettwerk, parrain d’autres baroudeurs australiens (Xavier Rudd, Stu Larsen ou… the Paper Kites), qui remporte la mise.

L’EP Wanderlust voit le jour en 2017, à Montréal, et les millions d’écoutes sur Spotify achèvent de convaincre les deux compères, devenus entre-temps charpentier et ingénieur, de mettre leurs carrières entre parenthèses.

Grand large

Bientôt, leurs désirs d’évasion se calquent sur des dates de tournée. D’abord en première partie de groupes comme Walking on Cars (aux Docks, en avril 2019), Hollow Coves investit rapidement ses propres petites salles. Celle du Dynamo à Zurich, avec ses 500 places, est une étape – «Difficile à réaliser!» s’émerveillent Ryan et Matt sur Twitter le lendemain du concert.

Rien d’étonnant donc à ce que les pérégrinations de ces vagabonds, denim et cheveux longs, aient inspiré leur premier album. Sorti cet hiver, Moments parle de routes infinies, de cimes dorées et de grand large – sur la pochette, leurs silhouettes s’élancent d’ailleurs sur une corniche d’un seul et même élan, façon Abbey Road sauvage. «Nous tirons tellement de paix et de joie de tous ces endroits magnifiques que nous visitons, ça infuse naturellement notre musique, lâche Ryan. Le processus est quasi thérapeutique, et on espère transmettre ça aux gens qui nous écoutent.»

Nouvelles plateformes

Les rêveries d’Hollow Coves restent douces, aériennes mais révèlent des lignes mélodiques étoffées – et des thèmes renouvelés. Au «Carpe diem» candide, voire simpliste s’ajoutent la nostalgie (When We Were Young) ou les regrets d’une amitié perdue (Ran Away), des thèmes qui parlent aux millennials. Surtout, et c’est là que réside son charme, le duo ne peut s’empêcher d’associer tout sentiment à une scène de nature – un nouveau départ comme un rivage dans Borderlines, la vie qui nous emporte comme une marée dans Adrift, avec ses riffs à la Coldplay.

Leur retour en Suisse était prévu mi-avril, au festival Zermatt Unplugged puis à Lucerne et à Soleure. Mais la pandémie s’est mise en travers de leur route. Matt et Ryan avaient prévu de s’entourer de plusieurs musiciens car ils en sont convaincus, «la folk acoustique ne devrait pas être cantonnée aux petits bars, mais parfois sonner plus fort pour accéder à d’autres plateformes». Un son puissant et enveloppant, comme celui des vagues qui s’écrasent sur Brisbane. A goûter, pour l’heure, dans l’intimité.


Hollow Coves, «Moments» (Nettwerk).