Cinéma

Hollywood et le séisme «Crazy Rich Asians»

Le long métrage de Jon Chu cartonne au box-office avec le pari d'un casting presque exclusivement asiatique. Aux Etats-Unis, c'est l'équivalent d'un tremblement de terre

S’il fallait qualifier Crazy Rich Asians en quelques mots, on oscillerait entre comédie romantique distrayante mais parfaitement mièvre, sorte de remake du mythe de Cendrillon avec des paillettes singapouriennes, et satire qui rate un peu sa cible à force de surfer sur des clichés sans les assumer complètement. Il y a cette scène de confection de dumplings autour d’une grande table, qui fait office de ciment familial et exacerbe les tempéraments de chacun. Forcément. Ou encore cette réplique, adressée à Rachel, immigrée chinoise qui vit à New York: «Elle pense que vous êtes une sorte de banane, jaune à l’extérieur, mais blanche à l’intérieur.»

La trame est simple: Rachel Chu (Constance Wu), professeure d’économie à l’Université de New York, accepte de partir à Singapour avec son fiancé, Nick Young (Henry Golding), témoin au mariage de son meilleur ami. C’est alors qu’elle découvre un nouvel univers, dont elle ignorait tout: Nick est l’héritier d’une influente et richissime famille de promoteurs immobiliers chinois, qui baigne dans le luxe. Campée par Michelle Yeoh, sa mère, on s’en doute, n’est pas des plus agréables envers Rachel, somme toute très Américaine.

Trop d’acteurs blancs

Mais Crazy Rich Asians, réalisé par Jon Chu, est bien plus que cela. Véritable phénomène aux Etats-Unis, il brise les codes: il s’agit du premier film hollywoodien avec un casting presque à 100% asiatique depuis The Joy Luck Club en 1993. C’est dire à quel point il était attendu par la communauté asiatique. Son succès n’est pas sans rappeler celui, début 2018, de Black Panther, chéri par les Afro-Américains, qui ont enfin obtenu leurs super-héros noirs. Crazy Rich Asians se révèle alors que Hollywood, déjà en pleine tempête #MeToo et Time’s Up, est régulièrement montré du doigt pour sa propension à recourir à des acteurs blancs pour incarner des personnages qui ne le sont pas. Kevin Kwan, l’auteur du roman publié en 2013 dont s’est inspiré le film, a confirmé avoir refusé une première adaptation dans laquelle Rachel aurait été… Blanche.

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Cette forme de «whitewashing» s’est récemment concrétisée avec le recours à Scarlett Johansson pour camper le personnage principal de Ghost in the Shell (2017). Idem une année plus tôt avec la pas plus Asiatique Tilda Swinton pour jouer le rôle de l’Ancien dans Doctor Strange (2016). Des choix qui ont provoqué de vives protestations. Tilda Swinton s’est notamment attiré les foudres de Margaret Cho, actrice et réalisatrice américaine d’origine coréenne. Dans un tweet, cette dernière écrivait, en mai 2016: «Appelez-moi quand un Asio-Américain décrochera le rôle principal dans un film», avec le hashtag #WhitewashedOUT. La voilà désormais comblée.

Une étude de l’Université californienne USC Annenberg vient de révéler, en juillet, que, parmi les 100 films qui ont réalisé les meilleures recettes aux Etats-Unis en 2017, 37 n’avaient aucun personnage d’origine asiatique. Les Asiatiques y représentent pourtant 5,7% de la population, avec, par ailleurs, de très grands écarts en termes de revenus économiques.

Une du «Time»

Il n’en fallait pas plus pour que le long métrage cartonne au box-office américain. Il a engrangé plus de 26 millions de dollars de recettes pendant son premier week-end sur grand écran, 35 millions au total pour la première semaine, avec un public en grande partie asiatique. En Suisse, le film sera projeté dès le 30 août, mais uniquement en Suisse alémanique.

Preuve qu’il marque un tournant et réussit son pari politique, l’actrice principale, Constance Wu, a même eu droit à la couverture du Time. Avec le titre: «Crazy Rich Asians va changer Hollywood. Il était temps». Elle résume ainsi, sur Twitter, sa satisfaction de voir les Asiatiques désormais mieux représentés dans le cinéma américain: «Notre fabuleux réalisateur Jon Chu dit: «C’est davantage qu’un film, c’est un mouvement.» Il est mon héros et il montre le chemin.» Jon Chu avait d’ailleurs d’abord refusé une offre de Netflix, voulant absolument imposer son casting atypique sur grand écran.

Le chemin parcouru est immense. Et les témoignages d’Asiatiques racontant leur quête d’identité et problèmes d’intégration affluent sur les réseaux sociaux. Mais déjà des voix dénoncent le fait que l’acteur Henry Golding est à moitié Caucasien. Il a des racines malaisiennes et britanniques. Le réalisateur se défend d’avoir fait les choses à moitié. D’ailleurs, il clôt son film avec la chanson Yellow de Coldplay. «Toute ma vie, j’ai eu une relation compliquée avec la couleur jaune […]. Jusqu’à ce que j’entende votre chanson […] devenue un hymne pour mes amis et moi. Cela nous a donné une certaine fierté, que nous n’avions jamais eue avant», a-t-il écrit au groupe. C’est bien cette fierté-là qu’il veut aujourd’hui partager.

(V.d.G.)


Pour Hollywood, l’Asiatique est fourbe

En exagérant un peu le trait, on pourrait dire que, au sein du cinéma hollywoodien dominant, les personnages asiatiques se classent en deux catégories: les fourbes et les mafieux. C’est certes forcément réducteur, mais on ne peut que constater que si les Afro-Américains, malgré leur sous-représentation, ont souvent servi de caution raciale avec des personnages secondaires mais positifs (le copain du héros, le chef du commissariat, etc.), les Asiatiques ont quasiment toujours été dépeints comme des gens auxquels il ne faut pas se fier. Les contre-exemples – quelques rôles intéressants pour les stars Michelle Yeoh, Jet Li ou Chow Yun-fat, le succès des comédies policières de Jackie Chan – ne sont pas légion. Quant au cinéma d’art martial, populaire à partir des années 1970, il restera une niche pour amateurs.

«Le Jaune au cinéma est une espèce maléfique à large spectre tantôt chinois, tantôt japonais, tantôt vietnamien, furtivement coréen, plus rarement hindou, écrit Pierre Conesa dans Hollywar (Ed. Robert Laffont, 2018). Il est parfois difficile à distinguer, mais il est toujours fourbe, incompréhensible, sans pitié, cruel, et amateur éclairé de tortures raffinées.» Ancien employé du Ministère de la défense, le Français explique que, dans ses premiers temps, Hollywood évoquait la menace d’un «péril jaune», ce qui sera de nouveau exacerbé durant la guerre du Vietman, avant de faire des Asiatiques des cuisiniers, des blanchisseurs ou des fumeurs d’opium. Et dans le sillage des fameuses «blackface», il est souvent arrivé qu’ils soient incarnés par des Blancs, tel Christopher Lee dans la série des Fu Manchu.

Comment expliquer ce désintérêt ou, pire, ce racisme rampant? L’Asie (Hongkong et la Chine, Bollywood, le cinéma coréen dès le début des années 1990) étant un gros producteur de films, Hollywood n’a probablement pas jugé économiquement intéressant de s’adresser à des minorités qui n’ont jamais eu besoin de l’industrie américaine pour se divertir. Pas sûr que le succès de Crazy Rich Asians change véritablement la donne.

(S. G.)

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