«Mon Holocauste», à l’assaut de notre fatuité mémorielle

Fille et sœur de rabbins, Tova Reich signe une fiction hilarante et dérangeante qui prend pour cible le tourisme muséal. Le roman avait fait scandale aux Etats-Unis

Genre: Roman
Qui ? Tova Reich
Titre: Mon Holocauste
Trad. de l’anglais (Etats-Unis)par Fabrice Pointeau
Chez qui ? Cherche-Midi, 362 p.

La couverture déjà est une provocation: de jolis barbelés en ruban encadrent un univers de Playmobil où les petits déportés en costume rayé côtoient des oisillons, un paysage en accord avec la niaiserie scandaleuse du titre: Mon Holocauste. Paru en 2007 aux Etats-Unis, le roman de Tova Reich a fait scandale. C’est une charge, sur le mode carrément burlesque, dirigée contre le shoah business, l’exploitation de la mémoire des camps à des fins commerciales et de pouvoir. L’auteure est née en 1942 dans une famille de rabbins. Elle est l’épouse de l’ancien directeur démissionnaire du Musée de l’Holocauste à Washington: on l’a donc accusée, peut-être à raison, de régler ses comptes avec l’institution. En tout cas, elle sait de quoi elle parle. Au-dessus des critiques acerbes, une voix autorisée s’est élevée: la romancière Cynthia Ozick, fille d’émigrés juifs venus de Russie, a salué en Mon Holocauste «l’œuvre féroce d’un génie de la satire». En France, Alain Finkielkraut, auteur du Juif imaginaire, a célébré les vertus du roman dans une interview dans Le Journal du Dimanche: «Comme [Tova Reich] est Américaine, c’est-à-dire, notamment grâce à Philip Roth, beaucoup plus libre que je ne le serai jamais, elle a écrit un roman désopilant, un chef-d’œuvre comique et qui dynamite, par le procédé de l’exagération, notre fatuité mémorielle.»

La famille Messer est au cœur du livre. A la première génération, Maurice, le père, a émigré aux Etats-Unis après la guerre en Pologne. Fortune faite, il se consacre désormais à Holocaust Connections Inc., dont il est président à vie. Selon la légende qu’il rabâche dans son charabia mâtiné de yiddish, il aurait «combattu les nazis dans les bois en tant que chef des partisans». A la deuxième, voici Norman, le fils unique, directeur de l’entreprise. Méprisé par son père et son épouse, il est en concurrence directe avec le collaborateur préféré de Maurice, cette crapule de Monty Pinkus, un rabbin au cynisme plus brutal et efficace. Ils sont en compétition pour le poste de directeur du Musée de l’Holocauste à Washington. Enfin, Nechama, fille et petite-fille Messer, élevée au lait du devoir de mémoire, si prometteuse, a soudain opté pour la cause des chrétiens persécutés et s’est retirée dans le couvent des carmélites, situé à 500 mètres du site d’Auschwitz. On se souvient que les sœurs s’étaient installées dans l’enceinte même du camp avant d’en être expulsées. «Depuis quand les Juifs ont-ils le monopole? C’est le problème avec les Juifs. Ils croient que tout leur appartient. Ils ne partagent jamais», profère Nechama avant de devenir «Sœur Consolatia».

Bienvenue dans le monde lucratif de l’exploitation du souvenir. Première étape, Auschwitz, le temps d’une visite VIP pour donateurs potentiels. Cette fois, c’est Gloria Bacon Lieb et sa fille Bunny, une institutrice assez disgraciée, politiquement très correcte. «J’apprécie vraiment-vraiment le fait qu’Auschwitz soit accessible aux fauteuils roulants. Vous voyez ce que je veux dire? Est-ce que ça a toujours été le cas – je veux dire, même à l’époque de l’Holocauste?» Sa lecture de chevet, c’est le best-seller de Binjamin Wilkomirski, célèbre imposteur suisse. La visite se déroule sous le signe du burlesque. Une classe de garnements israéliens en voyage d’études se poursuit en hurlant sous le regard indifférent de leur prof: «Peut-être que la diaspora en Amérique a besoin de l’Holocauste, mais pour ce qui me concerne, nous autres Israéliens n’avons aucun problème à entretenir notre identité juive sans, merci beaucoup.» Une horde de hippies a ses propres revendications mémorielles. Le marché du souvenir et des souvenirs fonctionne à plein rendement, et chacun y trouve son profit.

De retour à Washington, la famille Messer doit affronter la prise du Musée de l’Holocauste, ce «testicule du pouvoir juif», attaqué par les représentants des minorités souffrantes en quête de reconnaissance – Indiens hopis, Afro-Américains, moines tibétains, femmes battues, animaux à fourrure, bébés phoques, etc. Chacun son holocauste et les bénéfices seront bien partagés. Tova Reich traque sans retenue l’hypocrisie, l’avidité, le mensonge avec un humour sans scrupule qui se moque du bon goût. Avec son sens de la dérision sans faille, elle ne fait grâce d’aucune mesquinerie, d’aucun stéréotype.

C’est terriblement drôle souvent, extrêmement dérangeant. Trop long aussi: porté à l’extrême, le grotesque macabre fatigue. Les sites négationnistes, antisémites se sont réjouis de Mon Holocauste avec une grande mauvaise foi: c’est un livre de salubrité publique. Comme le dit Finkielkraut: «Assez de sermons. Assez de leçons. Assez de tourisme muséal.»

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Alain Finkielkraut

A propos de «Mon Holocauste» dans «Le Journal du Dimanche»

«Tova Reich ne tourne pas en dérision le culte des morts mais ceux qui, sous couleur d’honorer les morts, célèbrentleur propre culte»