Bertrand Tavernier, son énergie, ses enthousiasmes, son tempérament de fonceur, son cœur «gros comme ça». S'il y a un homme incontournable dans le paysage du cinéma français, c'est bien lui – n'en déplaise à ses détracteurs. Car en France, malgré une large reconnaissance du public et de la critique, il y a aussi ceux qui ne peuvent plus le voir en peinture (la cinéphilie tendance Cahiers-Libération-Inrockuptibles). Ce n'est certainement pas Holy Lola qui va réconcilier les deux camps! Ce film sur le thème de l'adoption tourné au Cambodge représente en effet la «machine Tavernier» avec toutes ses qualités et ses défauts: documenté et généreux, formidablement vivant, il paraît aussi un rien superficiel, voire naïf dans son approche. Comme si le cinéma pouvait réellement se substituer à nos expériences vécues, comme si c'était là son but suprême.

Tout commence et finit à l'aéroport de Phnom Penh. Un couple français débarque sans enfant et repartira avec. Entre-temps, Pierre et Géraldine auront sillonné les orphelinats, vécu la galère des procédures, subi la corruption, partagé ses doutes avec des semblables et, bien sûr, failli exploser. Surtout, ils auront pris en pleine figure un pays et sa réalité, si éloignée de notre tranquille Europe. Nul besoin d'autres ressorts dramatiques: les difficultés du processus et les hauts et bas de l'attente suffisent. Pour éviter une fausse direction, le cinéaste est allé jusqu'à faire coïncider le plus possible l'aventure du tournage et celle de son couple d'adoptants, en jetant les acteurs dans le bain au tout dernier moment.

Bref, c'est le Tavernier né au début des années 90, avec le documentaire La Guerre sans nom et le docu-drame policier L.627, plutôt que celui soucieux de réhabiliter une certaine «qualité française», celui de Laissez-passer, Capitaine Conan ou Coup de torchon – son autre film situé sous les tropiques. Un homme pressé, acquis aux vertus de l'instant. En l'occurrence, on préfère. Dans Holy Lola, ce style «saisi sur le vif» lui aura au moins permis d'éviter les écueils de l'exotisme enjolivé (au contraire de l'abominable Dogora de Patrice Leconte) et du film-dossier où tout serait trop posé (comme dans le récent Casa de los babys de John Sayles, autre film sur l'adoption). Ecrit par sa fille Tiffany et son mari Dominique Sampiero, déjà à l'origine de Ça commence aujourd'hui, le film approche le général à travers le particulier, en l'occurrence un couple qui leur ressemble. Crédibles et attachants, et ce jusque dans des scènes intimes d'une justesse rare, Jacques Gamblin et Isabelle Carré constituent une première clé de réussite.

De la question de l'adoption, on ne retiendra pourtant guère que la galère pour obtenir l'enfant tant désiré. Du Cambodge, on devine un pays à la fois splendide et très pauvre, toujours en train de se reconstruire moralement après l'horreur du génocide. Le grand cinéaste local Rithy Panh (Les Gens de la rizière, Un Soir après la guerre, S21 – La Machine de mort Khmère rouge) a beau apporter sa caution par une apparition (dans le rôle d'un haut fonctionnaire qui apporte le feu vert définitif), on était en droit d'attendre plus. Avec un suspense final tiré par les cheveux apparaissent en effet les limites du film. L'adoption n'est-elle pas une aventure au long cours, qui affectera adoptés et adoptants pour la vie? Et l'un des symptômes du déséquilibre Nord-Sud? La petite Lola a beau être mignonne à croquer, on imagine que son intégration dans le Cantal français ne sera pas évidente. Et tout le recul obtenu au travers d'un procédé épistolaire cher à Tavernier (lettres à la maison ou adressées à l'enfant encore inconnu) ne saurait remplacer une réflexion plus large, sur la durée et l'horizon d'une économie globalisée.

Holy Lola, de Bertrand Tavernier (France 2004), avec Jacques Gamblin, Isabelle Carré, Bruno Putzulu, Frédéric Pierrot.