D'un côté, il y a les bourses qui s'écroulent, les trains qui n'arrivent plus à l'heure, la culture qui est pressée comme un citron dans des talk-shows bruyants, le cinéma qui ne pense plus qu'à sa rentabilité. Et de l'autre côté, enfin sur les écrans après sa sélection cannoise, il y a Home, un rayon de soleil, un espoir pour ceux qui croient encore en un cinéma qui fait du cinéma.

Voir Home, en particulier dans le contexte du cinéma suisse, c'est vivre une expérience proche de celle qui a étreint à jamais les premiers spectateurs de Charles mort ou vif en Suisse ou, disons, d'Apocalypse Now plus internationalement. Car le film d'Ursula Meier est d'ici et de partout. Il est universel: cette famille dont il raconte les bouleversements, cette autoroute voisine qui ouvre brusquement, cette mère (Isabelle Huppert) qui tient à rester quand même, ce père qui tente d'entretenir un Eden illusoire (Olivier Gourmet), cette adolescente qui bronze sous les klaxons des camions (Adélaïde Leroux), ce petit garçon qui joue et joue encore, cette préadolescente surdouée qui calcule la fréquence de la circulation et le taux de plomb dans l'air sont autant de figures-types dans un récit en forme de parabole filmée dans une teinte de miel par la géniale directrice de la photographie Agnès Godard.

Du burlesque à l'horreur

Parabole sur la cellule familiale, sur les réflexes de replis intimes ou nationaux ou sur les angoisses qui accompagnent tout changement, Home invoque les joies et les peurs de tout être humain, de toute entité sociale. Cette force d'évocation provoque des frissons dont on ne se défait plus. Est-ce simplement grâce à la situation imaginée par Ursula Meier, cette maison de rêve au bord de cette route désaffectée, puis cette maison affectée par cette route de cauchemar? Ce serait le cas pour l'immense majorité des cinéastes qui s'en seraient tenus à cette bonne idée. Ursula Meier va plus loin. Beaucoup plus loin.

Il fut un temps où le cinéma n'était pas coupé en deux avec, dans un coin, le burlesque, l'angoisse ou le sentimentalisme réservés à des films industriels, et dans l'autre coin, le film d'auteur condamné au naturalisme et à l'intellectualisme. Ursula Meier ne l'a pas oublié et elle se permet tout, avec une stupéfiante homogénéité: elle fait style un mélange de fable enfantine, de film d'horreur pur, de comédie familiale joyeuse; elle passe de Bach à Nina Simone, en passant par le heavy metal; elle aligne les séquences les plus irréelles avec les saynètes les plus réalistes; elle fait du son, aussi, un acteur à part entière... En un mot comme en cent, Ursula Meier s'approprie ce moyen d'expression qui s'appelait le cinéma et que tant de films, aujourd'hui, vident de toute substance, de toute ambition. Oui, Ursula Meier sauve le cinéma.

Home, d'Ursula Meier (Suisse, Belg., Fr. 2008), avec Isabelle Huppert, Olivier Gourmet, Adélaïde Leroux. 1h37