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«Homecoming», la guerre intestine

Portée par Julia Roberts, la nouvelle série d’Amazon Prime, qui nous plonge dans un étrange centre de réinsertion pour jeunes militaires, n’est pas passée inaperçue. Et pour cause: avec sa narration singulière et son esthétique rétro, «Homecoming» scotche et interroge

C’est un grand complexe flambant neuf, avec palmiers et baies vitrées, perdu au milieu d’une zone marécageuse de Tampa, en Floride. Son nom? Homecoming. Plutôt approprié pour un centre accueillant des militaires de moins de 30 ans à leur retour d’Afghanistan. L’objectif de l’établissement: faciliter la réintégration sociale de ces ex-soldats grâce à un ensemble d’activités, alternant repas communs, jeux de rôle et sessions avec des thérapeutes attitrés.

Heidi Bergman (Julia Roberts) est l’un d’entre eux. Enthousiaste et appliquée, cette travailleuse sociale hérite du cas de Walter Cruz, un jeune vétéran qui a vu plusieurs de ses compagnons mourir au front. Très investis, Heidi et Walter nouent une relation de confiance, voire développent une certaine complicité… mais il y a un mais. On sent que quelque chose cloche dans ce camp pour guerriers traumatisés, entièrement géré par Geist, un mystérieux groupe privé. Le fait que les résidents ne peuvent pas sortir librement? Ou que les responsables du programme semblent avant tout intéressés à leur soutirer des informations?

Ce malaise est encore renforcé par un flash-forward, quatre ans plus tard. On retrouve Heidi, qui est retournée vivre chez sa mère et travaille désormais comme serveuse dans un restaurant de fruits de mer un peu crasseux. Lorsque Thomas Carrasco, un enquêteur du Ministère de la défense vient l’interroger sur ses activités au sein de Homecoming, Heidi dit ne se souvenir de rien. Une soudaine amnésie qui ne manque pas d’éveiller les soupçons…

Atmosphère hitchcockienne

Dernière née de la plateforme vidéo Amazon Prime, Homecoming a, contrairement au passé d’Heidi, considérablement marqué les esprits. Dévoilée au début du mois, la série a été largement saluée par la critique, qui encense à la fois la qualité et l’originalité de sa narration.

C’est vrai, Homecoming détonne. Sur dix épisodes de moins de trente minutes, elle parvient à installer une tension intestine sans se presser, jouant avec la temporalité et privilégiant les conversations aux rebondissements tonitruants. Probablement parce que cette production s’inspire d’un podcast de fiction dont elle porte le nom. Un format audio qui inspirera le réalisateur américano-égyptien Sam Esmail (Mr Robot) à sortir des sentiers battus. «Ce qui m’a frappé en écoutant ce podcast, c’est qu’il s’agissait d’un genre de thriller qu’on ne voit plus beaucoup aujourd’hui. Cela a été une excuse pour faire un film comme ceux que j’ai regardé en grandissant […] basés sur des personnages, leurs relations et les secrets qu’ils ont les uns pour les autres», explique-t-il dans un article du site Vulture.

Une autre série Amazon à découvrir: «The Romanoffs», d’exquises comédies de mœurs

Ce qui frappe aussi, c’est l’esthétique de Homecoming. Très 1950, presque hitchcockienne, disent certains. A commencer par la bande-son, des salves de piano très mélo, et les gros titres blancs qui s’attardent sur l’écran. Il y a aussi ces longues prises de vue aériennes à l’intérieur du bâtiment, entrecoupées de gros plans quasi grotesques sur un objet, un visage. Quand les pièces ne sont pas filmées d’en haut, comme scannées par un œ¡l froid et omniscient. Sam Esmail va même jusqu’à jouer avec le format de l’image, verticale pour les scènes de 2022, comme pour symboliser l’étau qui se ressert sur les personnages. Des effets de style parfois pesants mais qui, la plupart du temps, renforcent encore le trouble ambiant, attisent la paranoïa.

Rouages de la machine

Alors avouons-le, on n’aurait peut-être pas pensé à Julia Roberts, elle qu’on avait fini par associer davantage aux drames romantiques à la Prie, mange, aime qu’aux séries à suspense. Mais pour son premier vrai rôle sur petit écran, force est de constater que l’actrice convainc, surtout en employée modèle qui décoche des sourires solaires et naïfs. Shea Whigham incarne quant à lui un excellent Thomas Carrasco, sorte de fonctionnaire procédurier pétri de bonne volonté, qui fait cliquer inlassablement son stylo comme un tic.

Sans en dévoiler trop, tous deux ont un point commun: celui d’incarner les rouages d’une machine qui les dépasse et qu’ils vont hésiter à questionner, sous peine de lourdes conséquences. Plus que le thème de la réinsertion des vétérans, c’est donc celui de l’éthique, de la responsabilité de chacun qu’interroge Homecoming: quand devient-on coupable de n’avoir pas regardé, ou pas voulu voir?

Une exploration lancinante et fascinante de la conscience, mais aussi des souvenirs. Ceux qu’on veut réprimer, mais aussi ceux qui font la personne que nous sommes. Parfois, les deux se rejoignent. En évoquant en thérapie l’explosion qui a tué son ami, Walter Cruz confie: «J’en suis responsable. Je veux dire, de ces souvenirs. Je dois les garder vivants, vous savez, je ne peux pas les abandonner.»


«Homecoming», disponible dès à présent sur la plateforme Amazon Prime Video.

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