Roman

Quand Homère et Rimbaud viennent au secours d’un assassin

Arthur Bernard exhume un de ses homonymes et lui donne un destin

Qu’est-ce qu’un nom? Dans une ouverture sinueuse, Arthur Bernard s’interroge sur le sien, puis sur son alter ego perdu, l’ami qui partageait avec lui jusqu’au surnom et dont la perte a endeuillé le monde. De là, il passe, jeu virtuose, à Ulysse, dont le nom était Personne.

«Combler les trous de vie»

C’est ainsi, dans des enchaînements qui donnent le tournis, qu’Arthur Bernard relie souvenirs personnels, réminiscences littéraires et cinématographiques, pour en bricoler son «art-roman». «Relier» est un des maîtres mots du livre. La «Machine» (Internet), qu’il a récemment découverte, permet à l’écrivain de nourrir ce feu d’artifice de trouvailles en résonance avec ses propres munitions.

Le début laisse un peu étourdi, jusqu’à ce que le néo-internaute tombe, dans la foule des homonymes, sur une pépite: Arthur Ferdinand Bernard, «condamné à mort pour tentative d’homicide volontaire n’ayant manqué son effet que par des circonstances indépendantes de sa volonté». Cet apprenti relieur de 18 ans est gracié, envoyé au bagne en Nouvelle-Calédonie, et disparaît des chroniques en 1895, laissant le champ libre au romancier: «L’art-roman, dans ma façon de le pratiquer, c’est combler les trous de vie si pleins de fausseté avec les cendres et la poussière […] des menteries plus vraies que si elles étaient la vérité.»

Merveilleux récit

Ce qu’Arthur Bernard construit, à partir des très maigres données des archives, est un merveilleux récit, limpide et amical, qui donne à cet assassin manqué une vie pleine et riche, une revanche de la littérature sur la misère des destinées humaines. Homme à tout faire d’un fonctionnaire du bagne, esclave des désirs de la patronne, c’est un être consumé, épuisé. Jusqu’à ce qu’un hasard révèle ses talents de relieur: le voici relié à son tour aux mots qu’il déchiffre avec peine, au monde qu’ils révèlent et enchantent.

Rimbaud et Homère comme compagnons

Grâce à son art, AFB trouvera une forme de paix. Rimbaud et l’Odyssée sont ses compagnons, ils lui ouvrent la voie. Il découvre l’amitié, souvent muette, nouée avec un jeune lieutenant, et plus tard, l’art des cerfs-volants. Un cadeau que lui fait le romancier, pour lui offrir une fin digne de la destinée qu’il lui a tissée.

Elu parmi les milliers d’Arthur Bernard du web, le petit relieur AFB a donné à l’écrivain l’espace d’une narration généreuse. Et la poussière? Un poème magnifique, traduit de l’allemand, donne la clef de son avidité et clôt le récit. Il s’intitule «Le tombeau d’Ulysse», issu du recueil La tristesse est inhabitable, et donne envie d’en lire plus de cet auteur. La Machine trouve son nom en deux clics, c’est un poète de la RDA.


Roman, Arthur Bernard, «Tout est à moi, dit la poussière», Champ Vallon, 236 p.

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