Un travail intime, voire religieux: Pierre Huber, dans sa Galerie Art & Public à Genève, expose les œuvres de Chen Zhen, né à Shanghai et décédé l'an dernier à Paris, à l'âge de 45 ans. Pour cet hommage, le galeriste présente deux pièces qui lui appartiennent: la monumentale Table de jeu, qui avait suscité l'ire des autorités chinoises, et une Maison portable qui s'est révélée être la dernière installation réalisée par l'artiste.

Chacune de ces pièces occupe un espace qui lui est propre, la Maison portable trouvant dans la Guest Room un espace d'intimité favorable à sa réception. Comme d'habitude, Chen Zhen a récupéré des objets relativement anciens, usagés en tout cas, issus de la tradition chinoise. En l'occurrence, une sorte de cage portative (destinée à transporter de la volaille, ou s'agit-il vraiment d'une chaise à porteurs?), qui contient deux monceaux de bougies rouges, que la chaleur a penchées et réunies.

Bougies pleureuses

Ces bougies semblent pleurer, moins de désespoir que sous l'effet d'un chagrin infiniment doux et secret. On peut y lire un pressentiment, de la part d'un artiste que son œuvre donne à voir comme optimiste et particulièrement inventif, et que la maladie devait emporter en peu de temps. Le monde des objets, réceptacle des souvenirs, des intentions souvent trahies par la suite, des chagrins et des jours de l'être humain, voit son blason redoré, à l'heure de la société de consommation. De plus en plus éphémères, les objets – le plus souvent en bois et issus du mobilier, chaises, lits, pots de chambre – trouvent chez Chen Zhen une vie nouvelle, un complément qui peut être qualifié de spirituel.

L'ironie et la critique ne sont pas absentes de son œuvre, et le régime chinois ne s'y est pas trompé. Mais là où il y a eu maldonne, c'est lorsque l'on a lu une critique directe, agressive, dans un ensemble plutôt symbolique. Dans la Table de jeu par exemple, l'alliance de l'argent (représenté par des billets), des bas besoins que rappellent les antiques pots de chambre, du jeu et peut-être de la guerre (convoquée au moyen de boules de billard qui ressemblent à des boulets de canon) a pu choquer.

Une course au plaisir

A première vue, on peut comprendre la leçon suivante: la course aux plaisirs et à l'argent est rattrapée par les besoins du corps et par la mort. Dans un deuxième temps, l'image à retenir est celle d'une sorte d'immense temple du savoir-faire et des émotions partagées.

Les grands travaux gestuels de l'Allemand Albert Oehlen sont issus de la pratique maîtrisée de l'ordinateur. Leurs couleurs relativement acides et gaies contrastent avec les installations de Chen Zhen. Touche-à-tout, Albert Oehlen nous vient d'une peinture «sauvage», expressionniste. Les compositions imprimées, parfois rehaussées de peinture acrylique, présentent un séduisant mélange de tracés impulsifs et de schémas attribués à la machine. Enfin les «masques rouges» de Cindy Sherman, assez horrifiques, représentent une troisième facette de l'art contemporain. L'autoportrait déconstruit et détourné y apparaît comme un mode d'expression à part entière.

Chen Zhen, Albert Oehlen,

Cindy Sherman. Galerie Art & Public (rue des Bains 35-37, Genève.

Tél. 022/781 46 66). Ma-ve 14 h 30-18 h 30, sa 12 h-17 h. Jusqu'au 3 mars.