LYRIQUE

Hommage à Luciano Pavarotti. La gloire divine d'une voix

Le célèbre ténor s'est éteint hier à l'âge de 71 ans. Son timbre étincelant et sa souplesse vocale incarnaient l'opéra à lui seul.

Une voix, un rayonnement. Et le poids, bien sûr. Mais tout le monde pardonnait à Pavarotti ses excès. Quand on allait l'écouter à l'opéra ou dans une salle de concerts, c'était pour sa voix. Tant pis s'il navait pas l'étoffe d'un acteur né, s'il était quelque peu balourd.

Par sa stature (1 mètre 90), par sa silhouette rabelaisienne, Luciano Pavarotti en imposait. Son franc-parler, ses déclarations à l'emporte-pièce sur des régimes qu'il n'a jamais su tenir, dressent un personnage haut en couleur. Ses méga-concerts (lire ci-dessous) lui ont valu la sympathie des foules. Quarante ans de carrière bâtie sur le souffle. Luciano Pavarotti a expiré hier matin. Il avait 71 ans.

Le ténor italien, opéré d'un cancer du pancréas en 2006, a voulu s'éteindre chez lui, à la périphérie de Modène. Sa dernière heure, sans cesse retardée, était pressentie. Hier, les hommages affluaient de toutes parts pour saluer le ténor lyrique le plus populaire du XXe siècle depuis la disparition de Caruso en 1921.

Clarté, luminosité du timbre, à l'aigu rond et percutant, agilité confondante. «Ils peuvent écrire ce qu'ils veulent, sauf que je suis grassouillet», pouffait de rire cet ogre à l'encontre des critiques fustigeant une carrière de plus en plus orientée vers la variété. Des regrets? «D'avoir refusé Simon Boccanegra avec Strehler et Abbado». Mais surtout - et c'est un leitmotiv qu'il brandissait avec une ironie estomacante - de n'avoir jamais su «perdre cinquante kilos». Ses manies gastronomiques, jusqu'à commander des cargaisons de nourriture de l'Italie pour ses tournées à l'autre bout de la planète, son art de communiquer avec simplicité, sans tromper sur la marchandise, lui ont valu une popularité hors normes. Plus de cent millions de disques écoulés.

Et s'il avait écouté son père? Et s'il s'était cantonné à une carrière d'instituteur? Mais son talent ne pouvait être tu. Au berceau, déjà, dès sa naissance le 12 octobre 1935, le petit Luciano est abreuvé de disques: Beniamino Gigli, Tito Schipa, Enrico Caruso... Les plus grands ténors du siècle dernier dont il ingère les airs comme sous hypnose. Son père, boulanger, dissèque les qualités de chacune de ces voix avec des amis. Lui-même est ténor, à la carrière avortée par peur d'affronter la scène. A 9 ans, le petit Luciano entre dans le Chœur Rossini de Modène, dont son père est membre. Ce dernier n'entrevoit pas encore les dispositions de son fils, contrairement à sa mère, cigarettière, qui devine d'emblée une destinée glorieuse. «Avec moi, il a vu son propre rêve se concrétiser, et il en a même été un peu jaloux.»

Ni footballeur (une passion qu'il enterre), ni instituteur, ni courtier en assurances (des jobs temporaires), il remporte en 1955 avec son père une compétition chorale au pays de Galles - événement qui précipite sa décision de devenir chanteur. Luciano a 20 ans, il cultive sa généreuse nature auprès du ténor Arrigo Pola à Modène, puis d'Ettore Campogalliani à Mantoue. Dans sa classe, il côtoie une amie d'enfance qui deviendra l'une de ses partenaires favorites: Mirella Freni. Elle sera, notamment, sa Mimi (La Bohème), pour sa première apparition à la Scala de Milan, en 1965, sous la direction de Herbert von Karajan.

C'est d'ailleurs avec le rôle de Rodolfo (La Bohème) qu'il entre dans la cour des grands. D'abord au Concours international de chant à Reggio ne'll Emilia en 1961, puis au Covent Garden de Londres en 1963: le public est sous le choc lorsqu'il remplace le célébrissime Giuseppe Di Stefano. Voix naturelle, le jeune trentenaire aura l'occasion de consolider sa technique auprès de Joan Sutherland (qu'il côtoie sur scène) et de son mari chef d'orchestre Richard Bonynge. Le couple appuiera son engagement auprès du label Decca. «A cette époque, elle était déjà une star. C'est en me laissant la liberté de mettre la main sur son ventre qu'elle m'a appris à utiliser mon diaphragme, pour un contrôle parfait du souffle. Notre complicité n'a jamais cessé.»

Complicité jalonnée de succès planétaires et d'enregistrements entrés dans la légende. Au Metropolitan Opera de New York, en 1972, le ténor a droit à 17 rappels pour ses neuf contre-ut chantés en voix de poitrine (!) dans La Fille du Régiment. D'autres opéras de Donizetti, mais aussi Bellini (Les Puritains), Verdi (Rigoletto, Le Trouvère) et Puccini lui valent des succès dans les plus grandes maisons d'opéra.

Ténor lyrique, Pavarotti aborde progressivement des rôles plus lourds, comme Riccardo dans Le Bal Masqué, Don Carlos, ou Otello où il s'éreinte. Et ose de rares escapades chez Mozart (splendide Idoménée) et Rossini (Arnold dans Guillaume Tell). Il maintient un répertoire choisi par sa difficulté à mémoriser des rôles par cœur (on raconte qu'il savait à peine déchiffrer la musique) et à maîtriser d'autres langues que l'italien. Il fait du bel canto son paradis, son havre.

Avec le temps, «le roi du contre-ut» est devenu le «roi des annulations». Une voix plus qu'un acteur, victime de son surpoids, il en vient à chanter quasiment immobile, comme dans la Tosca de Franco Zeffirelli. «Il était expressif comme une patate cuite», commente le critique musical Paul-André Demierre, tout en vantant «la couleur claire de son timbre, idéale dans les tessitures aiguës. Le simple spectre de sa voix faisait délirer les foules.»

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