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CLASSIQUE

Hommage. Plaidoyer pour Chostakovitch

Les œuvres du compositeur, né en 1906, sont aujourd'hui les plus jouées du répertoire du XXe siècle. Une statistique heureuse pour un personnage qui a su dépasser avec intelligence la vague mortifère du stalinisme.

C'est rageant. Depuis janvier, l'ombre longue et dense de Mozart s'étend sur les paysages parcourus par les mélomanes. L'enfant terrible de Salzbourg, vieux de 250 ans, détient toujours la palme des attentions reçues: le monde éditorial s'emballe, tout comme les chocolatiers, qui empruntent volontiers son effigie plus ou moins mûre pour décorer de très kitschs boîtes en carton ou les papiers d'emballage en alu. Ses œuvres, enfin, saturent les affiches des festivals et des concerts. Mais au jeu des anniversaires, il en est qui cannibalisent ou fatiguent moins les esprits, ou qui passent presque inaperçus: les 30 ans de la mort de Benjamin Britten, les 60 de la disparition de Manuel de Falla et les 90 printemps du compositeur français Henri Dutilleux, par exemple.

Mais surtout, il y a les 100 ans de la naissance de Dimitri Chostakovitch, un cas à part. Car le compositeur russe demeure depuis toujours à la lisière de territoires que d'autres ont su ou pu baliser avec davantage de précision. Iconoclasme impénétrable et popularité mesurée sont peut-être à l'origine de la tiédeur avec laquelle on commémore cet anniversaire.

Pourtant, son œuvre est d'une richesse étourdissante, d'une variété rare et d'une charge résolument innovante. Quinze symphonies et autant de quatuors, deux opéras, des mélodies et d'innombrables pièces pour piano, ou encore des musiques conçues pour le 7e art et pour le ballet. Autant de registres expressifs dans lesquels le génie du compositeur se révèle avec continuité, à défaut d'avoir toujours une unité artistique cohérente. Et cela s'explique.

Car aucune autre œuvre ne reflète aussi précisément les influences et les pressions de son époque, ses fibrillations et ses coups de théâtre. Tel un métal flexible, le catalogue du Russe présente les éclaboussures des violences portées par le stalinisme et les arrondis d'une adaptation aux diktats du «Petit père du peuple». Cette trajectoire artistique fait aujourd'hui encore débat: «résistant passif» pour les uns, compositeur à la solde du régime pour les autres, Chostakovitch divise certains musicologues et historiens. Deux points de vue qui réduisent dramatiquement la richesse du personnage. Sûrement révolutionnaire, le natif de Saint-Pétersbourg embrasse le nouvel ordre social, convaincu qu'il permettra la réalisation de nouveaux modèles esthétiques. Il connaît un succès précoce et peut compter sur le soutien de chefs d'orchestre à l'étranger (celui de Toscanini notamment), avec sa Première Symphonie. Il apporte un nouveau langage avec l'opéra Le Nez, et il triomphe littéralement à Moscou et au Bolchoï avec Lady Macbeth de Mtzensk. Jusqu'a ce que le pudibond Staline ne décide de frapper une première fois en 1936, en interdisant une œuvre qui excède dans l'érotisme et le formalisme.

Dès lors débute un étrange jeu du chat et de la souris entre Chostakovitch et les sbires du Comité central. Habilement, le compositeur baisse souvent la tête, agit parfois dans un registre résolument patriotique et pompier (Symphonie N° 5 et N° 7) mais ne se prive pas, à travers les allégories qui jalonnent ses mélodies pour soprano et piano, d'insérer des éléments de critique au régime. Cette alternance marque le restant de sa carrière, notamment après la sévère censure qui s'abat sur lui en 1948. Alors que Prokofiev et Rachmaninov, eux aussi sanctionnés, décident d'émigrer, Chostakovitch résiste à sa manière. Il concède certes quelques mètres avec des musiques pour films de propagande, mais gagne des kilomètres en se vengeant, par exemple, avec le splendide Raïok, terrible satire où les personnages évoquent les incompétences de Staline, Jdanov et Chepilov.

Les chefs-d'œuvre s'enchaînent, demeurent parfois dans les tiroirs pour ne ressurgir qu'une fois la déstalinisation accomplie et la réhabilitation prononcée (1958). Puis, à partir de 1962 et jusqu'à sa disparition en 1975, Chostakovitch compose les pages les plus poignantes de sa musique de chambre, avec des cycles de mélodies et des quatuors qui le rendent aujourd'hui éternel. L'Occident découvrira l'essentiel de ces dernières œuvres après la mort du compositeur. Mais, englué dans les logiques de la Guerre froide, on n'arrivera qu'à de rares occasions à décoller de ce génie l'étiquette d'homme du régime. Le temps de la réparation définitive pourrait enfin débuter, 30 ans après sa mort. Souhaitons-le.

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