Classique

Hommage vibrant à Pierre Boulez

Classique Matthias Pintscher et les jeunes musiciens de la Lucerne Festival Academy ont salué la mémoire du grand chef et compositeur français dimanche à Lucerne. Deux autres soirées sous la baguette de Mariss Jansons ont également conquis le public

Un torrent de cuivres et de percussions. Des cordes chauffées à blanc pour une apothéose triomphale. Une salve d’applaudissements a éclaté à la fin de la 7e Symphonie «Leningrad» de Chostakovitch. Mariss Jansons s’est tourné vers la salle, et plusieurs se sont levés pour saluer le grand chef letton entouré de ses musiciens de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise après cette fresque gigantesque.

C’était dimanche soir, à la salle du KKL de Lucerne. Ce concert couronnait un week-end particulièrement riche au Festival de Pâques de Lucerne, avec deux soirées sous la baguette de Mariss Jansons et un concert-événement à la mémoire de Pierre Boulez. Le compositeur allemand Wolfgang Rihm, 64 ans, a rendu hommage au chef et compositeur français disparu le 5 janvier dans une allocution vibrante et didactique. 

Une académie novatrice

On n’imagine pas l’empreinte qu’a laissée Boulez au Festival de Lucerne. C’est lui qui a mené la Lucerne Festival Academy fondée en 2003, où il a encadré des jeunes musiciens et chefs d’orchestre (dont l’Espagnol Pablo Heras-Casado) pour les initier au répertoire des XXe et XXIe siècles. Cette émulation a permis au public de vivre des concerts mémorables, où le chef octogénaire a dirigé ces musiciens âgés entre 20 et 30 ans dans ses propres œuvres (Notations, Répons, Pli selon Pli...) et des classiques du XXe siècle.

Cent quatorze anciens étudiants de l’Académie, venus des quatre coins du globe, s’étaient donné rendez-vous ce week-end à Lucerne, pour revivre ces grandes heures sous la direction de l’actuel chef principal, Matthias Pintscher, dans des œuvres chères au cœur de Boulez. 

Hormis de longs changements de plateau, et même s’il aurait fallu plus de temps pour fignoler des détails de mise en place (notamment dans Le Sacre du Printemps), le concert a permis d’apprécier le magnifique engouement des jeunes musiciens. A la gestuelle très sobre de Boulez, Matthias Pintscher, 45 ans, oppose des mouvements plus expansifs. On savoure les jeux de sonorités et l’alliage des timbres dans «Don» de Pli selon Pli, en ouverture de concert. Il y a cet univers raréfié, ces plages de résonances suspendues ponctuées de sons mats, courts, métallisés. La soprano coréenne Yeree Suh esquisse des mélismes vocaux sur les mots de Mallarmé, aérienne, souple, délicatement sensuelle, pour cette partition à la beauté trouble.

LesTrois Pièces d’orchestre de Berg – avec ses formidables déflagrations sonores et couleurs vénéneuses – nous emmènent dans un monde sombre, tragique. Sous la baguette pulsée de Matthias Pinstcher, Le Sacre du Printemps se veut plus viscéral que la suprême stylisation à laquelle Boulez était parvenu dans le grand âge. Le contraste est d’autant plus aigu avec Mémoriale (...explosante-fixe... Originel), merveille de poésie spirituelle très bien servie par le flûtiste Yi Wei Angus Lee et huit musiciens. Boulez écrivit cette pièce à la mémoire de Lawrence Beauregard, flûtiste de l’Ensemble intercontemporain disparu trop tôt. Et voici que l’hommage mortuaire devient le sien. Un splendide point d’orgue pour un concert bien ficelé, sans bain de larmes. 

Rachmaninov rutilant

Cette économie de moyens tourne le dos aux œuvres rutilantes que Mariss Jansons avait choisies pour ses deux concerts. Samedi soir, le chef letton a bâti une charpente très organique dans l’Ouverture Coriolan de Beethoven (avec retouches instrumentales de Gustav Mahler). Julian Rachlin, l’archet enflammé, lyrisme parfois ampoulé, tapant du pied quand il s’emporte, tire le Concerto pour violon de Mendelssohn du côté du second romantisme (Tchaïkovski, Paganini), avec un finale brillant. La Sonate No3 d’Ysayë (donnée en bis) convient mieux, en définitive, à cet archet incandescent. Le poème symphonique Les Cloches de Rachmaninov, en deuxième partie de soirée, est une fresque à l’orchestration opulente et colorée. On y admire les pupitres de l’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise, cordes fondues et homogènes, bois ronds, cuivres nobles, jamais criards. La soprano Tatiana Pavlovskaya et le baryton Alexey Markov affichent des belles voix russes, et le Chœur de la Radio bavaroise chante avec ferveur.

La Symphonie Leningrad de Chostakovitch, donnée dimanche soir, respirait cette même cohésion entre les différents pupitres. Entre les éclats, les déflagrations sonores (le formidable crescendo dans le premier mouvement!) et les nombreux solos confiés aux bois, l’interprétation est de premier plan. Mariss Jansons ne brutalise jamais le son (ce n’est pas son genre); il tente plutôt de réconcilier les contraires sans pour autant gommer les aspérités d’une fresque impressionnante. L’Orchestre symphonique de la Radio bavaroise affirme sa position comme l’une des meilleures phalanges d’Europe. 

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