Wes Craven, le maître des cauchemars

Cinéma Les adolescents peuvent dormir en paix: Wes Craven s’est éteint

Voué aux films d’horreur, ce prof d’anglais a fondé deux mythologies, «Les Griffes de la nuit» et «Scream»

Avant, il y avait Casper le petit fantôme et Le Cri de Munch. Et puis, Wes Craven est arrivé. Dans Scream, il a fusionné les deux icônes pour en tirer l’épouvantable quintessence, une tête de mort sculptée dans la guimauve, une gueule d’ombre ouverte sur un hurlement infini. Dans la pléiade des cinéastes d’épouvante, il brille d’un éclat particulièrement sombre pour ce cauchemar – et quelques autres.

Né le 2 août 1939, à Cleveland, Ohio, Wesley Earl Craven étudie les lettres et la psychologie à Baltimore. Il enseigne les sciences humaines et la dramaturgie pendant quelques années avant de monter à New York. Il travaille dans une maison de production, supervise le département des documentaires avant de s’initier au montage. Auteur complet, scénariste et réalisateur, il tourne un premier long-métrage en 1972, La Dernière Maison sur la gauche, inspiré de La Source de Bergman. Les sadiques qui ont torturé à mort deux jeunes filles ont le tort de s’arrêter pour la nuit chez les parents des victimes… Suit La Colline a des yeux, thriller paranoïaque qui, sur le modèle de Délivrance, confronte une famille américaine à une bande de pégreleux dégénérés et sanguinaires

Après La Ferme de la terreur et La Créature des marais, adaptation d’un comics qui met en scène une espèce de Hulk vengeur et fangeux, le cinéaste fonde une mythologie contemporaine avec Les Griffes de la nuit (A Nightmare on Elm Street), qui réinsère le croque-mitaine des contes de grands-mères dans les banlieues résidentielles du XXe siècle.

Des adolescents propres sur eux font des cauchemars impliquant une figure terrifiante: un homme au visage caramélisé par le feu, coiffé d’un chapeau, vêtu d’un pull rayé, les poursuit pour les saigner avec les rasoirs prolongeant ses doigts. C’est Freddy Krueger (Robert Englund). Ce tueur en série d’enfants a fini brûlé par les parents des victimes. Il revient hanter les rêves des kids.

Contrairement à nombre de films d’horreur, ce slasher (et ses six suites, pas toujours indispensables) se distingue par son ambiguïté. Il s’inscrit à la tangente du rêve et de la réalité, procède par mises en abyme angoissantes et perd le spectateur dans des cauchemars gigognes.

En 1996, Wes Craven frappe une nouvelle fois l’inconscient collectif avec Scream, un brillant exercice de démystification du film d’épouvante tel qu’il s’est développé pendant les années 80 (Vendredi 13, Halloween…)

A l’instar de Hitchcock sacrifiant Janet Leigh au premier tiers de Psychose, le réalisateur tue sa vedette (Drew Barrymore) à la fin du générique. Dissimulé sous le masque du Casper munchien, un serial killer se spécialise dans l’étripage de quelques beaux représentants de crétinisme pubère.

Remarquablement construit, indéniablement effrayant, Scream se permet de cultiver le second degré (le tueur se ramasse un maximum de portes dans la tronche) et Wes Craven s’adonne à un brin de glose hilarante, lorsque les teenagers dissertent sur les trois règles à observer quand on est plongé dans l’univers codifié et puritain du slasher: 1) éviter le sexe, car seuls les puceaux sont épargnés 2) pas de drogue ni d’alcool 3) ne jamais dire «je reviens tout de suite», car c’est un «véritable appel au meurtre»…

Homme de culture doté d’un sens supérieur de l’humour, Wes Craven torpille les moralistes qui tiennent le cinéma pour responsable de la violence du monde, en répétant ce credo provocateur: «Les films d’horreur ne créent pas la peur, ils la guérissent. Ils ne font pas les psychotiques, ils les rendent plus créatifs.»

Déchirer l’étoffe des rêves et le corps plein de pop-corn des teenagers incultes, c’est «comme un camp d’entraînement pour l’esprit. Dans la vraie vie, les êtres humains sont menacés par de véritables dangers, parfois terrifiants. Mais la forme narrative organise ces peurs dans une série d’événements maîtrisables.»

A côté de ses œuvres culte, Wes Craven a tourné d’autres films d’horreur reconduisant sempiternellement la structure du prédateur friand d’adolescents, (comme My Soul to Take, Shoker, Cursed). Parmi ses réussites, il faut citer Le Sous-sol de la peur : un enfant s’introduit dans un pimpant manoir de banlieue et y découvre l’enfer. Un couple sadique, une fillette molestée et, rampant tels des rats derrière les boiseries, une tribu d’enfants séquestrés… Le thriller angoissant se double d’une critique du puritanisme WASP. Quant à L’Emprise des ténèbres, film de zombies sans zombies, il recèle un sous-texte politique en liant vaudou et dictature.

Lorsqu’il fait un pas hors de la nuit, Wes Craven s’englue dans le mélodrame avec Meryl Streep en prof de violon des quartiers défavorisés (La Musique de mon cœur). Il a aussi participé au film collectif Paris, je t’aime. Sans surprise, son segment se déroule au Père-Lachaise…

Wes Craven est décédé le 30 août des suites d’une tumeur au cerveau. «Aujourd’hui, le monde a perdu un grand homme, mon ami et mentor», dit, pas rancunière, l’actrice Courteney Cox, massacrée dans Scream. «Je suis dévasté par la nouvelle. Wes était un grand ami, un excellent directeur et un homme bon. Perte géante. Prématurée», a tweeté John Carpenter, cet autre titan du cinéma fantastique.

«Les films d’horreur ne font pas les psychotiques, ils les rendent plus créatifs»