«Dans documentaire, il y a taire. Le documentaire refuse de mentir…», ironisait l’acteur Jean-Paul Rouve lorsque, vendredi soir, la Suisse romande attendait, haletante, quel sort serait réservé par les Césars au Lausannois Jean-Stéphane Bron, nominé dans la catégorie documentaire pour Cleveland contre Wall Street. Malheureusement, taire s’écrit aussi terre, comme terre-à-terre puisque l’Académie des Césars ne s’est pas donné beaucoup de peine pour les documentaires (y compris pour les regarder, à entendre les applaudissements peu nourris de la séquence) et s’est contentée de récompenser le plus vu: Océans de Jacques Cluzaud et Jacques Perrin dans lequel l’industrie du cinéma français a englouti des années et des centaines de milliers d’euros. Alors, un petit film suisse, même excellent, autour de la crise économique…

Au cours de cette curieuse 36e Cérémonie des Césars, les cinéphiles suisses se seront, en quelque sorte, consolés en se disant que le grand vainqueur de la soirée est un peu de leur pays aussi. Non pas Des Hommes et des Dieux de Xavier Beauvois, meilleur film et des poussières, ni Gainsbourg (vie héroïque) de Joann Sfar, meilleure première oeuvre et meilleur acteur (Eric Elmosnino), entre autres broutilles. Non: en termes comptables, le grand vainqueur de la soirée, avec quatre statuettes compressées, c’est The Ghost Writer, le film que Roman Polanski a achevé alors qu’il était assigné à résidence dans son chalet de Gstaad. «Puisque ce film a été terminé en tôle, a-t-il simplement dit en recevant le César du meilleur réalisateur, je remercie ceux qui m’ont soutenu.» Drôle d’ambiance.

Ça avait pourtant bien commencé. Grâce à la présidente de la soirée, Jodie Foster. «C’est comme si j’étais accueillie dans le pays de Claude Chabrol et Alain Corneau», a-t-elle déclaré. Et de citer Godard, Truffaut ou Varda qui faisaient des films l’année de sa naissance, en 1962. Evidemment, de tels noms, ça place la barre haut et il n’est pas tout à fait certain que l’évocation finale de Xavier Beauvois («Quand j’étais petit, je voulais faire du Truffaut») soit tout à fait appropriée. En résumé, le cinéma français d’aujourd’hui peut-il tenir le choc face à de telles références? A dire vrai, il le peut: son année 2010 a été riche avec des drames puissants (Des hommes et des dieux, Vénus Noire) et même, chose qui ne s’était pas produite depuis longtemps, des comédies qui font rire (Le Nom des gens, Potiche). Seulement voilà: il y eut toute la soirée, comme un complexe, une difficulté à assumer l’héritage.

La cérémonie a commencé par une pluie de gags (merci Jean Rochefort, merci la César’s salad, merci le «Fucking Phoque» en hommage aux dialogues de Quentin Tarantino). Et des répliques aussi: «Sarkozy, l’homme pour qui la musique se limite à Didier Barbelivien et Mireille Mathieu… en même temps, s’il était mélomane, sa femme serait au courant!» On s’est rassuré aussi un peu avec les chiffres: 206 millions d’entrées pour le cinéma français en 2010.

Il y eut même de beaux moments.

Des moments logiques: Roman Polanski, sans un mot sur l’affaire, ouvre les festivités et la première enveloppe (César du premier film à Gainsbourg (Vie héroïque), 1 million d’entrées), puis en reçoit à son tour (son Ghost Writer, un an après Berlin, obtient le césar du meilleur scénario adapté).

Des moments émouvants: le bonheur du couple Michel Leclerc et Baya Kasmi, auteurs du Nom des gens, époux, parents et meilleurs scénaristes, à qui Sara Forestier doit aussi un César de la meilleure actrice.

Des moments délicieux. Michael Lonsdale, jamais récompensé, enfin salué pour son second rôle dans Des Hommes et des dieux: «Ah te voilà petit coquin, dit-il à son César, tu en as mis du temps.»

Et pourtant, il y a, vu de l’extérieur, comme un malaise diffus. Pourquoi redécorer plus d’un an après qu’il ait gagné l’Ours d’argent à Berlin le Ghost Writer de Polanski? Pourquoi faire figurer Bright Star de Jane Campion (qui était à Cannes en 2009) dans les prétendants au César du meilleur film étranger? Pourquoi remettre en lice le court métrage Logorama un an après que les Oscars l’aient déjà couronné? L’Académie a un an de retard. Ne devrait-elle pas, au lieu de primer des films et des auteurs qui n’en ont plus besoin (Oceans, The Ghost Writer, etc.), aider des ouvrages et relancer des carrières?

Elle ne sait même plus remonter dans le temps: n’est-ce pas un peu tôt pour rendre hommage à Quentin Tarantino, 47 ans et six films seulement après tout (et pour le comparer à Orson Welles et Alfred Hitchcock!)? L’intéressé, gêné, dira, avec son staccato habituel: «En tant que cinéphile et francophile, recevoir ce prix, sans être encore sur une chaise roulante, de la part du pays qui aime et défend le plus les films, ça me laisse sans voix.» Nous aussi.

Même le nouveau César de l’animation paraît bancal: on y retrouve Logorama, qui est donc un court métrage, aux côtés de longs métrages comme Une Vie de chat, mais aussi d’Arthur 3 de Luc Besson qui n’est d’animation que dans la moitié de ses séquences. L’honneur est sauf quand Sylvain Chomet l’emporte logiquement pour L’Illusionniste.

Au terme d’une soirée qui n’aura guère connu de cohérence, il reste, comme toujours, quelques moments inoubliables. Celui où Edgar Ramirez, meilleur espoir masculin pour Carlos d’Olivier Assayas, adresse, avec l’accent espagnol, un impayable «grand merci à l’Académie française!» Ou alors ce moment pris par François Cluzet pour rendre hommage à son Chacha, Claude Chabrol avec qui il avait tourné six fois. Cluzet en sauveur, on connaît bien: c’était déjà grâce à sa fièvre et à son intégrité que Les Petits Mouchoirs de Guillaume Canet était un film à peu près supportable.

Comme disait Ingrid Bergman, citée durant la soirée: pour réussir dans ce métier, mieux vaut avoir une bonne santé et la mémoire courte. Ou alors, en langage 2011, tel que sorti de la bouche d’un acteur durant la cérémonie: «Si j’avais été ostréiculteur dans le bassin d’Arcachon, ma vie aurait été plus simple.»