Si l'intime est ce qu'il y a de plus important au monde, alors Hong Sang-soo est peut-être le plus grand cinéaste en activité aujourd'hui. En effet, nul mieux que lui parvient à traduire flottements et désirs, sexe et insatisfaction, maladresses et regrets, avec une impression de vérité telle qu'elle efface toutes les barrières de langue, de race ou de culture. Moins styliste que Wong Kar-wai, brouillon qu'Arnaud Desplechin ou conceptuel que Tsai Ming-liang, il possède une tonalité bien à lui qui revient déjà à un univers.

De toute manière, il est grand temps de découvrir ce Coréen révélé en France en 2003 avec ses trois premiers films (1996-2000) sortis en tir groupé: Le Jour où le cochon est tombé dans le puits, Le Pouvoir de la province de Kwangwon et La Vierge mise à nu par ses prétendants. Montrés furtivement au récent Festival Black Movie de Genève, ils ne sont toutefois que la première étape d'un grand work in progress dont Turning Gate et La Femme est l'avenir de l'homme sont les nouveaux sommets, encore visibles ces jours-ci à Genève et à Lausanne.

Ces deux films débutent presque de la même manière: deux anciens amis d'études se retrouvent quelques années après et mesurent le fossé qui les sépare à travers leur rapport aux femmes. Il y a celui qui a réussi et celui qui a eu moins de chance, mais on ne tarde pas à découvrir que c'est très relatif. Après, les scénarios divergent, sauf qu'on y retrouve la figure du voyage-dérive, une même disponibilité à l'imprévu et, surtout, une même attitude mélancolique devant la vie qui, après un certain âge, ferme plus de portes qu'elle n'en ouvre.

Amours toujours

Dans Turning Gate, c'est un acteur de Séoul, joli garçon mais pas forcément très malin, qui retourne en province rendre visite à l'ami qui l'a appelé un soir de soûlerie. Il aura deux aventures successives avec deux femmes, l'une qui se jette à son cou et le fait fuir tandis que l'autre lui échappe alors qu'il en est tombé amoureux. Dans La Femme est l'avenir de l'homme, c'est un cinéaste de retour d'un séjour infructueux aux Etats-Unis qui va voir un ami devenu professeur d'université et père de famille. Ensemble, ils partent dans leur ville d'origine pour retrouver une fille qu'ils avaient tous deux aimée autrefois, devenue, quant à elle, hôtesse de bar.

Bref, tandis que les hommes se font leur cinéma, les femmes sont en général plus ancrées dans le réel mais ne s'en sortent pas forcément mieux pour autant. Sans avoir l'air d'y toucher, Hong Sang-soo brasse illusions perdues, rivalités souterraines, sexisme persistant, et mille choses subtiles encore. Rarement a-t-on rencontré regard plus direct et réaliste sur le sexe. Enfin, chaque film possède ses petits décrochages spatio-temporels, qui nous placent soudain dans la tête d'un des personnages, et son moment de vérité d'une rare cruauté, visite chez une voyante ici, soirée entre prof et étudiants là. Dans les deux cas, on finit le cœur chaviré. Mais des deux films, malgré l'aura cannoise et son titre emprunté à Aragon en faveur de La Femme est l'avenir de l'homme, c'est Turning Gate l'incontestable chef-d'œuvre.

Turning Gate et La Femme est l'avenir de l'homme, de Hong Sang-soo (Corée du Sud, 2003-2004). Le 5 mars au Zinéma (Maupas 4, tél. 021/311 29 30), Lausanne. Et du 6 au 15 mars («Turning Gate» jusqu'au 8) au Bio 72 (place du Marché, tél. 022/342 08 67), Carouge.