Le mouvement des parapluies fait aussi du street art

Reportage Des artistes revêtent les rues de Hongkong d’œuvres inspirées par les manifestations pro-démocratie

Le directeur de l’ECAL, Alexis Georgacopoulos, décrypte ces créations

Les parapluies. La couleur jaune. Des avenues occupées par les manifestants, et par des artistes, en herbe ou confirmés. A Hong­kong, le combat pour la démocratie, lancé dans la rue depuis un peu plus de deux mois, s’est aussi mué en mouvement artistique. Du street art que veut d’ailleurs protéger Umbrella Research, un collectif d’artistes de la mégalopole, avant que la police ne jette tout à la poubelle pour rendre les rues aux bus à impériale et aux taxis rouge et blanc.

Lundi, banderoles, tableaux, affiches, sculptures ornaient encore Admiralty, le principal lieu de manifestation couvert de quelque 2000 tentes devant le siège du gouvernement. Une galerie à ciel ouvert dans laquelle le directeur de l’ECAL a accepté de déambuler pour Le Temps. «Ce n’est pas une manifestation, mais un village, souffle Alexis Georgacopoulos en balayant de ses yeux un espace qu’il ne pensait pas si grand. Avec ces tentes, on se croit plutôt à Paléo.»

Celui qui a succédé à Pierre Keller en 2011 était à Hongkong ces derniers jours. Pour ECAL Diplomas, une exposition «spécialement conçue afin d’être présentée ici», explique-t-il. A voir jusqu’en février, et constituée d’une sélection de 30 projets réalisés ces trois dernières années par les élèves de la Haute Ecole d’art et de design de Lausanne, cette exposition est un des éléments de l’échange avec le Hong Kong Design Institute, le «premier de cette envergure réalisé en Asie», précise le directeur de l’ECAL.

Alexis Georgacopoulos a une heure devant lui, mais il en passera finalement près de deux à arpenter le lieu. «Toutes ces installations, tout ce mouvement de sit-in pacifique se distinguent du Printemps arabe ou de la révolte en Ukraine, qui ont beaucoup fonctionné avec des marches ou des occupations violentes. Ici, cela donne davantage l’impression d’un rite de passage à l’âge adulte pour les étudiants. Ces créations, souvent naïves, participent de cette initiation.»

La tête levée, il s’est arrêté sous un ensemble de parapluies cousus ensemble, suspendus entre deux ponts pour piétons au-dessus des six pistes de Connaught Road. Le vent souffle sur ces toiles récupérées après les heurts avec la police, le 28 septembre. «Ce sont comme des parapluies morts, c’est beau, étonnant, et en même temps cela fait penser à une bâche militaire, à un camouflage. Avec ces tentes partout, personnalisées et décorées, cela crée un ensemble qui me rappelle le travail de Lucy Orta. Cette artiste anglaise a créé une série, Refuge Wear, des tentes pliables transformées en vêtements.»

Murs et poteaux sont tapissés de dessins demandant le suffrage universel ou le départ de C. Y. Leung, le chef de l’exécutif. Alexis Georgacopoulos sourit: jamais en Europe, «pour de pareilles causes, on n’aurait mélangé ces slogans avec des cartoons, avec Winnie l’Ourson ou Hello Kitty comme on peut le voir ici. Il y a un côté presque enfantin, mais qui passe bien en Asie.»

Il y a donc aussi ce jaune, qui fait redouter, à Pékin, la préparation d’une révolution colorée comme il s’en est produit ailleurs. «En Europe occidentale, le rouge symbolise les révolutions ou les révoltes, décrypte le directeur de l’ECAL. Ici, c’est celle du Parti communiste chinois… Ils ont pris une couleur plutôt opposée, mais qui reste visible en particulier dans ce contexte urbain. Un parapluie jaune rompt aussi avec la grisaille lorsqu’il pleut.»

Et il y a bien sûr le parapluie. «C’est un symbole artistique, poursuit le spécialiste du design industriel. Songez à Magritte et Les Vacances de Hegel , à La Fontaine de l’homme au parapluie de Folon ou bien l’artiste grec Giorgos Zogolopoulos. C’est aussi une forme universelle, un logo que l’on voit sur les cartons de déménagement pour signaler que le contenu craint l’eau.»

Ce parapluie noir et jaune «est devenu un logo, presque une marque si sa forme n’était pas déclinée avec plein de petits changements, analyse-t-il. Cette variété montre aussi que chacun a fait le sien, a apporté sa propre pierre au mouvement.» Sur le trottoir, une sorte de saule pleureur fait de petits parapluies jaunes en papier brave le vent. Des pliages-origamis «très fragiles et délicats contrastent avec le contexte qui ne l’est pas, poursuit-il. Et qui participent aussi pleinement de la culture asiatique.»

Autres composants du street art, les rubans jaunes que l’on retrouve accrochés à travers la ville. Comme les petits parapluies pliés, «ils évoquent les cadenas fixés sur les ponts de Paris. Chacun vient et laisse sa trace», avance Alexis Georgacopoulos en s’arrêtant devant un parapluie, géant cette fois, posé en face du parlement: «Voilà quelque chose de bien réalisé, et de bien entretenu. Une sorte de parapluie à la Claes Oldenburg, que l’on pourrait parfaitement voir dans une galerie d’art.»

Un peu plus loin, un char d’assaut, référence aux événements de Tiananmen, retient aussi son attention. «Construit à partir d’une tente, il renvoie encore au travail de Lucy Orta. C’est très abouti et astucieux, juge Alexis Georgacopoulos. S’il était encore en bon état, on pourrait aussi l’imaginer exposé dans une galerie. D’ailleurs, qui sait si à Art Basel, une de ces créations ne sera pas proposée par un galeriste qui aura saisi cette période pour l’acheter? N’oubliez pas qu’à Hongkong l’argent guide tout. Si quelque chose ne vaut rien, on l’abandonne vite.» Un tel projet n’est pas complètement écarté par Meaghan McGurgan. Cependant, la porte-parole d’Umbrella Research assure que «la plupart des artistes ne veulent pas tirer profit de leur travail. Ils veulent juste diffuser l’idée de la démocratie.»

Certaines représentations évoquent même les poyas suisses, comme cette toile qui pend au toit d’une grande tente. «Ce pourrait être un dessin de presse, mais c’est plus que cela, c’est l’histoire illustrée des manifestations. Les détails surgissent en s’approchant. L’auteur a eu la discipline de ne pas remplir tout le cadre, comme on est souvent tenté de le faire, pour placer ses dessins dans une forme en parapluie. C’est très réussi, très maîtrisé.»

Enfin, cette déambulation ne pouvait éviter ce que tout le monde appelle «le mur Lennon». Imagine, la chanson de l’ex-chanteur des Beatles, a inspiré les Hong­kongais, qui rêvent de démocratie. Un rêve qui tranche avec celui souvent exprimé dans les discours du président chinois, Xi Jinping. Ce mur est recouvert de post-it, sur lesquels chacun a fait un vœu. «Voilà l’illustration de ce que l’Asie parvient à faire: un grand sens de l’esthétique et une remarquable discipline collective, s’enthousiasme Alexis Georgacopoulos. Voyez comment les post-it, proposés en bas des marches dans cette boîte, sont posés les uns à côté des autres. Ils forment une mosaïque, qui unit les manifestants et leur permet de créer quelque chose de beaucoup plus grand qu’eux.»

Jamais, en Europe, on n’aurait mélangé ces slogans avec des cartoons, avec Winnie l’Ourson ou Hello Kitty