Horace Silver, au nom du père

Jazz Le pianiste américain est décédé mercredi. Il avait 85 ans, il était le maître du hard bop

En décembre, il était déjà mort une première fois. Mais seulement sur la Toile, pour quelques gribouilleurs pressés qui avaient anticipé l’inéluctable d’un corps déjà considérablement affaibli. Horace Silver est parti mercredi – cela a été confirmé par les siens. Et déjà, dans les travées du jazz planétaire, on évoque ce piano dansant, cette sophistication gaie, qui avaient inspiré Georges Perec dans une occurrence de son Je me souviens, où le pouls du morceau «Ecaroh», palindrome d’Horace, était immortalisé.

Au paradis, où il a certainement été accueilli à bras ouverts, il joue au maître des lieux son tube, «Song for My Father»; un hymne funky, rusé, frappé au coin du bon sang, les origines cap-verdiennes de son géniteur. Horace Silver, né Silva en 1928 dans le Connecticut, laisse tellement de bons souvenirs swingués, au lendemain de sa mort, qu’on ne peut s’empêcher de sourire bêtement à l’évocation de ses albums pour le label Blue Note, sa moustache, sa drôlerie, la maîtrise absolue du jazz comme instrument de joie.

Il avait 85 ans. Depuis longtemps, il ruminait son propre corps, lui qui s’était si bien déhanché dans les années d’après le bop. Il raffolait des souffleurs, des saxophonistes en particulier, de Lester Young, de Stan Getz avec qui il tourne largement. Il aimait, dans sa musique, jouer le rôle du Monsieur Déloyal, celui qui rajoute de la sensualité là où l’on pensait qu’il n’y avait que de l’intelligence, rouée: en 1951, il s’installe à New York, il invente avec Art Blakey les Jazz Messengers. Toujours cette idée d’une musique africaine-américaine dont les fondements sont dansés.

Certains l’accuseront donc de légèreté, ce pianiste partout à son aise, chez Miles Davis en 1954, à invoquer le gospel, l’Afrique, les îles, dans des riffs de cuivres taillés pour la déroute, pour l’envol, la jubilation juste de «The Preacher», «The Cap Verdean Blues». Et puis, en 1964, «Cantiga Para Meu Pai», le chant pour le Père qui lui rappelle sa propre enfance dans la diaspora à réinventer les mélodies créoles, avec un appétit de musique qui, jamais, ne sera rassasié.

L’heure des mérites

C’est une époque bénie, où Joe Henderson, le ténor, pouvait passer en studio sur un coup de tête et où deux microphones savamment disposés suffisaient à révolutionner un art.

Horace Silver, dans ses dernières années, s’installe en Californie, il est reçu dans toutes les académies possibles, ne refuse aucun mérite. Il reste définitivement associé aux brefs envols du courant hard bop, cette réponse plus venimeuse, pleine d’huile de friture et de hanches désaxées qui constituait la réplique noire au jazz cool. Horace enregistre encore en 1998 un «Jazz has a Sense of Humor» testamentaire. Dernier éclat de rire pour un maître qui n’a fait que du bien.