Peter Galison. L'Empire du temps. Trad. de Bella Arman. Robert Laffont, 350 p.

Albert Einstein personnifie la puissance de la pensée abstraite, désintéressée, magnifique comme une étoile au firmament. La naissance en 1905 de la théorie de la relativité restreinte serait l'exemple parfait de cette pensée autonome, isolée des contingences du quotidien, dont le seul signe tangible serait la danse d'une craie sur un tableau noir. A cet égard, le travail d'Einstein au bureau des brevets de Berne, entre juin 1902 et octobre 1909, est souvent vu comme un simple épisode alimentaire dans la trajectoire extraordinaire du savant philosophe.

Pour Peter Galison, historien des sciences à l'Université d'Harvard, rien n'est plus faux. C'est aussi, et peut-être même surtout, grâce au labeur d'Einstein au Bureau fédéral de la propriété intellectuelle (le vrai nom de l'office) que la physique a été chamboulée il y a un siècle, lorsque ont paru les premiers articles révolutionnaires du jeune scientifique, alors âgé de 26 ans. Peter Galison étaie sa thèse dans un livre passionnant, L'Empire du temps.

Si l'ouvrage s'attarde également sur le précurseur français d'Albert Einstein, Henri Poincaré, il vaut surtout pour son exploration détaillée des années bernoises du physicien d'origine allemande. Peter Galison n'a pas la prétention de définir les conditions exactes qui, un jour de mai 1905, ont conduit au surgissement de la théorie de la relativité. Ce brillant historien des sciences apprécie mieux que personne le mystère qui imprègne ce genre d'eurêka, manifestation d'un génie à l'état pur. Mais Einstein avait aussi des compétences pratiques, ainsi qu'une manière rigoureuse de travailler qui ont facilité la naissance de cette formidable intuition: le temps n'est pas absolu mais relatif. Ces compétences et ces manières de travailler doivent beaucoup, selon l'historien américain, à une autre forme de génie, lui helvétique: le goût de la précision, du travail méthodique et du pragmatisme scientifique.

Premier élément déterminant: les études d'Einstein à l'ETH de Zurich, qui privilégient le lien entre la théorie et la pratique au détriment des mathématiques abstraites enseignées dans les pays voisins. «Dès les premiers cours, on y avait en tête les exigences des travaux publics, des chemins de fer, des canalisations d'eau, du réseau électrique et des ponts, écrit Peter Galison. C'est ainsi qu'Einstein mettait la main à la pâte dans les excellents laboratoires du Polytechnicum quand Poincaré et ses contemporains ne s'initiaient à l'expérimentation que dans les démonstrations d'amphithéâtre.» Cette circonspection envers la théorie, mais cet enthousiasme pour les mesures concrètes déteignent sur le jeune homme. Au sortir de ses études, Einstein trouve un emploi au bureau fédéral des brevets comme «ingénieur de troisième classe». Son travail quotidien à Berne l'amène à s'intéresser de près au temps des horloges, mesuré dans un système de référence.

Dans la seconde partie du XIXe siècle en Europe et aux Etats-Unis, les diverses heures locales dictées par le soleil ont été peu à peu remplacées par un temps plus uniforme, synchronisé, qui permettait par exemple de coordonner les horaires de chemins de fer. Mais les progrès étaient lents. L'anarchie horaire n'était pas facile à endiguer. A la fin du XIXe, la tour de l'Ile à Genève affichait toujours trois horloges: celle de gauche donnait l'heure de Paris, celle du centre l'heure moyenne de Genève et celle de droite l'heure de Berne, qui avait cinq minutes d'avance sur la genevoise.

Les horloges publiques de Berne ont été coordonnées le 1er août 1890 grâce à un système d'impulsions électriques. Au tournant du siècle, la synchronisation horaire était une question tout à la fois pragmatique, politique et de rentabilité économique. «Elle intéressait au premier chef l'industrie horlogère, les forces armées et les chemins de fer, tout en étant le symbole de l'univers interconnecté en pleine accélération de la modernité», remarque Peter Galison.

A cet enjeu répondait une constellation d'inventions qui devaient assurer au mieux la coordination électromagnétique des horloges. Einstein voyait passer sur sa table de travail des quantités de demandes de brevets pour des procédés de contrôle électrique du temps. Il devait les évaluer en détail, exerçant son sens critique naturel, et celui que lui avait inculqué le directeur du bureau, Friedrich Haller. Celui-ci répétait à son jeune employé: «Quand vous examinez une demande, dites-vous que tout ce que raconte l'inventeur est faux.» Authentique école de formation aux nouvelles technologies de l'époque, le bureau des brevets plaisait beaucoup à Einstein, «parce que le travail y était extraordinairement diversifié et qu'il fallait beaucoup réfléchir», comme il l'a lui-même noté.

Chaque jour, sur le chemin de son travail, Einstein passait devant les horloges synchronisées du centre de Berne. Un soir de la mi-mai 1905, il y a exactement un siècle, le savant et son meilleur ami Michele Besso discutaient de l'électromagnétisme, de la simultanéité des horloges et des échanges de signaux horaires. Le lendemain matin, Einstein a eu une révélation qui a précédé de peu l'écriture de son article sur la relativité restreinte: «L'analyse du concept de temps, telle était la solution que j'avais trouvée. Le temps ne pouvait être défini de façon absolue», se remémorera plus tard Einstein. C'en était fini du temps absolu de Newton, voire même de l'éther qui aurait permis de définir un temps «vrai». Les systèmes d'horloges qui dépendent d'une horloge mère sont équivalents entre eux, en ce sens que le temps de l'une des horloges mères est aussi «vrai» qu'un autre. Et Einstein, dans la même journée de ce mois de mai 1905, d'entraîner son ami Michele Besso sur une colline de Berne. Il lui désigne d'un côté les horloges synchronisées de la ville et, non loin, l'unique tour d'horloge de Muri, qui marque une heure différente, car elle n'est pas encore reliée au temps normalisé de la capitale fédérale.

Peter Galison peut écrire: «Dans ce contexte, l'article d'Einstein, achevé à la fin juin 1905, peut être interprété dans un sens très différent de celui habituellement admis. Au lieu du savant philosophe qui ne quitte ses abstractions que pour gagner distraitement sa vie au bureau des brevets, on découvre un Einstein «expert scientifique en brevets», dont les principes métaphysiques, sous-jacents à sa théorie de la relativité, se réfractent dans certaines des réalisations mécaniques les plus emblématiques de la modernité.»