Quand on les rencontrait une première fois en 2004, Alexis Taylor et Joe Goddard touchaient illico par leur allure de geeks bien trop vulnérables pour survivre au cirque pop. Le premier, voix fluette et débit monotone, calvitie naissante et lunettes lui mangeant le nez, fixait ses pieds quand il parlait. L’autre, joues pouponnes et dégaine comme sortie du lit, rougissait quand on l’interrogeait. Coming on Strong venait de paraître. Un premier disque humble et beau, bourré d’histoires pâles où des garçons grandissent invisibles aux yeux des filles. Quinze ans plus tard, Hot Chip est devenu une force créative incontestable. Un laboratoire électro-rock-soul indispensable où s’imaginent des antidotes sévères à nos déprimes durables.

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«Quand on s’est lancés autour de 2000, aucun de nous n’imaginait qu’on puisse jouer ensemble durant deux décennies», rigole Felix Martin, préposé aux synthétiseurs de Hot Chip. Quand on le joint par téléphone, le groupe est en répétition, «quelque part au nord de Londres». En vue: le lancement d’une «autre tournée mondiale» où se défendront jusqu’en Australie les mérites de A Bath Full Of Ecstasy. Un disque épique et sucré, hédoniste et câlin, taillé pour la sueur quelle que soit la position choisie, debout ou couchée… «L’élan sexuel, c’est ce que convoque ou éveille souvent la dance music», reconnaît Felix, peu hostile à l’idée qu’on se fait de son groupe. Soit: non pas un vaisseau seulement responsable d’avoir délicieusement synthétisé le funk humide de Prince et la raideur électronique de Kraftwerk, la pop mutante de New Order et la soul cokée de Sly Stone. Mais une réunion d’ex-losers coupables au gré d’une discographie formidablement charnelle d’avoir engendré plusieurs milliers d’orgasmes à travers le monde.

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Une revanche

«On me dit parfois que notre musique accompagne agréablement les moments intimes, rit Alex. Je ne peux qu’encourager cela. L’aspect sensuel de Hot Chip vient probablement de toute la early house de Chicago et du rhythm’n’blues des sixties dont nous nous sommes nourris. Je pense également qu’il traduit une sorte de revanche sur qui nous étions avant l’envol du groupe: des jeunes gens pas très bien dans leurs peaux, peu populaires au lycée et que les cool n’invitaient jamais à leurs fêtes. Du coup, on organisait les nôtres dans notre coin. D’une certaine manière, sur disque ou en concert, on n’a jamais cessé de vouloir les prolonger.» Et nous, de nous replonger direct dans ces chansons nues et somptueuses par lesquelles Hot Chip célèbrent les perdants et leurs peines: Crap Kraft Dinner, Shining Escalade ou Boy from School.

Iconoclaste par nature, peut-être excentrique par goût, adroit pour trousser des ritournelles taillées tant pour les stades (Over and Over) que pour les dimanches esseulés (Need You Now), Hot Chip demeure néanmoins une curiosité. Car à regarder les choses, un navire à ce point privé de sex-appeal et refusant de customiser ses chansons afin de coller aux modes (Flutes), préférant tremper ses beats dans une mélancolie sans solution plutôt que de satisfaire le plus grand nombre, n’avait que peu de chances de se maintenir au sommet. Il y parvint néanmoins, parrainé par quelques amis puissants – LCD Soundsystem notamment.

La grâce des innocents

Toutefois, après Why Make Sense? (2015), disque essoufflé, les Londoniens prenaient conscience que l’épuisement menaçait. «On avait besoin de changement, reconnaît Felix Martin. C’est pourquoi nous avons pour la première fois confié nos clés à un producteur extérieur.» Ce fut Philippe Zdar avec qui le quintette enregistra ce «bain plein d’extase» – ou «d’ecsta», selon l’interprétation – dans un studio montmartrois. «Zdar nous a apporté la liberté qui commençait à nous manquer, poursuit Felix, nous poussant à explorer d’autres façons d’écrire. Il nous a fait nous libérer de nos réserves de garçons polis et timides, nous faisant trouver un équilibre entre notre goût pour la danse et notre appétit de mélodies limpides.»

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Publié en juin 2019, deux jours après la mort accidentelle de la moitié du groupe Cassius, A Bath Full of Ecstasy fonctionne à la manière d’une machine à remonter le temps. Si, comme les cinq Anglais, votre existence a été bouleversée par la découverte des rave partys, de la house et des libertés provisoires, mais inestimables, que porte en elle la culture du dancefloor, ce disque vous appartient. On y batifole dans les bulles de savon, on y embrasse qui on veut, on y oublie momentanément tout ce qui au-dehors menace et cherche à mordre. Et dans cet ensemble luxuriant traversé de missiles pop (Melody of Love, Hungry Child), on avance dès lors non plus en anonyme miné au quotidien par les obligations, les factures qui s’accumulent et les souvenirs pourrissants d’une jeunesse lointaine maintenant. Mais en jeune homme ou jeune femme à qui est accordé durant un instant un peu de la grâce des innocents.


Hot Chip, «A Bath Full of Ecstasy» (Domino). En concert jeudi 5 décembre à Lausanne, Les Docks.