Pour sa première exposition en tant que directeur du Centre d’art contemporain de Genève, Andrea Bellini a évité quelques écueils. Il ne distille pas un message, qui aurait risqué de figer l’image du Centre. Il ne juxtapose pas quelques jeunes vite repérables dans une Genève qui fourmille d’artistes frais émoulus de la Haute Ecole d’art et de design. Un rien facile, aurait-on murmuré. Son Hotel Abisso est en fait une proposition plus complexe, un peu entre les deux tentations citées ci-dessus, plus complexe mais pas forcément compliquée.

D’abord, ce titre, Hotel Abisso, est une métaphore un peu dangereuse puisqu’il détourne l’expression du marxiste György Lukacs pour définir la philosophie d’Arthur Schopenhauer, vue comme une pensée élaborée à l’abri dans un palace au-dessus du néant. Ici, pas de maître ès philosophie dans l’hôtel. C’est en fait à chaque client, à chaque visiteur de l’exposition de tisser ses histoires entre des objets fort variés, arrivés là par cooptation, pour donner un écho à la complexité de la réalité, telle qu’elle se dessine dans une ville comme Genève en ce début de XXIe siècle.

Andrea Bellini ne s’est en effet pas lancé seul dans cette aventure qu’il qualifie de «post-curatoriale». Il a œuvré avec Tiphanie Blanc, jeune curatrice parisienne installée depuis plus longtemps que lui à Genève, et avec quelques artistes locaux. Une sorte de «communauté intellectuelle temporaire» réunie chaque semaine depuis septembre.

Puisque nous sommes dans un hôtel, chaque salle devient une chambre où cohabitent des objets au statut pas toujours évident. A chacun de se laisser troubler ou de se rassurer en feuilletant le guide. Chaque pièce y est simplement et élégamment répertoriée. Dans la chambre 201, c’est ainsi tout un jeu entre objets mobiliers, décoratifs et œuvres d’art qui est mis en place. On a, d’une part, un équilibre de chaises blanches, inspiré d’un numéro de cirque, signé par l’artiste Latifa Echakhch, et, de l’autre, le mobilier d’exposition conçu par l’artiste Emilie Ding et la designer Clémence Seilles comme point de départ au choix des œuvres d’une exposition berlinoise.

On a aussi Jubileum, de Philippe Daerendinger, d’étranges caissons enduits de béton puis emboutis, maltraités, des œuvres d’art qui servent aussi de socles à d’autres pièces, notamment des sculptures en savon que les artistes Jeanne Gillard et Nicolas Rivet ont fait exécuter au sculpteur Gérald Colomb. Des sculptures en savon? Oui, comme cela s’est fait dans les années 1930 aux Etats-Unis à l’initiative d’une grande marque de produits hygiéniques. Tout le monde participait au concours annuel, écoliers, artistes professionnels et chômeurs de la Grande Dépression.

Ici, les sculptures en savon reproduisent en miniature des monuments publics victimes de polémiques, comme la «sentinelle des Rangiers», sculptée par Charles L’Eplattenier en mémoire des soldats de la Mob, mais surnommée le Fritz, et maintes fois vandalisée par les autonomistes jurassiens, qui y voyaient un symbole de la mainmise bernoise sur leur région.

Autre œuvre malmenée, cette stèle sculptée par Jo Fontaine pour Grisélidis Réal, célèbre prostituée enterrée au cimetière des Rois, non loin de la tombe présumée de Jean Calvin. Un sexe de femme y a été trop clairement représenté pour un lieu si digne… La stèle est ici exposée avec une peinture murale de Guillaume Pilet représentant un simple mur de brique, ou encore une jardinière dessinée par le grand décorateur viennois Josef Hoffmann pour l’appartement genevois de Ferdinand Hodler.

Elle fait aussi écho aux dessins de Grisélidis Réal exposés à l’étage au-dessus. A celle qui a fréquenté l’école zurichoise des Arts décoratifs, l’écriture et la peinture sont restées d’heureuses délivrances, de belles façons de vivre plus heureusement la prostitution. Très féminines, souvent inachevées, ces œuvres sur papier entourent une mobylette Ciao, quasi ready-made signé Valentin Carron, évocateur de l’adolescence.

Cet inhabituel dialogue entre des formes d’art qui ont peu l’occasion de se fréquenter est représentatif de cet Hotel Abisso . Ici, rien ne se ressemble et tout s’assemble, les chambres surprennent par leur différence. Ainsi, la 305, avec son long banc d’angle ( Assise, d’Aloïs Godinat) et les dessins d’Emilie Ding aux géométries simples et pourtant habitées, chaudes, précède le joyeux capharnaüm orchestré par le duo Tobby Landei dans la chambre 306. Comme une invitation à rester, à boire, à passer des disques… Dans la 305 comme dans la 306, Hotel Abisso est clairement à investir.

Hotel Abisso, Centre d’art contemporain, rue des Vieux-Grenadiers 10, Genève. Jusqu’au 5 mai. www.centre.ch

Les sculptures en savon reproduisent des monuments publics victimes de polémiques